Sur un banc des Invalides

Aux invalides oct 2013

 


Rudbekias                                                                                 Amarantes

Paris le 2 octobre 2013.
Sur un banc du jardin des Invalides.
J’ai mal à la France ! me dit la petite dame assise à ma droite.
 Le temps est très beau et le jardin de début d’automne encore parfumé. Les plantes blanches et bleues commencent à perdre leurs fleurs mais mon regard s’attarde sur les dahlias et rudbeckias rouges et  les curieuses amarantes. Cette année les jardiniers paysagistes de Paris ont renoncé à une symétrie simple pour une composition bleu blanc et rouge, d’inspiration peut-être patriotique, les plates-bandes blanches et bleues sont déjà défleuries, les rouges en pleine floraison.  
 Tous les bancs sont occupés et je me suis assise là parce que je n’ai pas vu de portable à la main de cette femme. Les bavards sont intarissables et gênants !
 Je la vois à peine. Le soleil m’aveugle. Elle est vieille. Ses lunettes noires font illusion. Ce sont les yeux, les paupières affaissées, l'iris délavé, les rides entre les yeux qui trahissent l’âge et les épreuves, plus qu’un visage fané ou un corps alourdi. Elle pose son Figaro pour me parler.
Et commence la litanie des plaintes. Je viens ici, me dit-elle, parce que Le champ de Mars où j’allais autrefois est envahi de voyous et de voleurs. On m’a volé mon porte-monnaie et maintenant je sors sans argent et je garde mon sac sur le ventre. Et les bandes de jeunes roumaines vous harcèlent et vous insultent. Une mafia !
Je confirme. Je n’ai plus, moi-même, envie d’aller au Champ de Mars depuis ce Dimanche matin où, après avoir chassé ces petites voleuses qui me présentaient leur bout de papier pour me détrousser à l’aise, j’ai fait signe avec la main à un jeune couple étranger qu’ elles entreprenaient de ne pas les écouter. Elles m’ont alors suivie, insultée dans leur baragouin : « Folle ! Vous ! folle ! hurlaient-elles,-vous hosspital ! ». Quelques minutes plus tard je tombe sur une patrouille de trois policiers à qui je me plains. «  On les connait ! C’est Rosita et sa bande, dit l’un d’entre eux en se tournant souriant vers ses collègues ! » «  Et si on les emmène au poste, elles sont relâchées aussitôt ! Alors ça sert à quoi ?
Alors ? Oui Valls a raison ! Elles ont aussi leur poste sur le Pont Alexandre III avec leur bijou de pacotille qu’elles prétendent avoir trouvé, à deux pas un mac en costume noir et cravate les surveille. Oui Madame !
On ne peut plus s’aventurer seule même à la campagne !  La violence partout !  Les viols ! La drogue ! Et les salons de massage dans le quartier qui attirent une drôle de faune !
Et dans son langage de femme du petit peuple née en 1930 à la campagne et qui a peu fréquenté l’Ecole, elle évoque sa vie d’efforts, de privations et d’économie, la souffrance des années de guerre, son mariage à Paris avec un ouvrier boucher, leur couple uni dans le travail dans une boucherie du XVème. Et la douleur de sa disparition. Puis ses 800 euros de retraite mensuelle. Heureusement qu’elle a une assurance vie !
Une société d’assistés ! dit-elle, qu’est-ce que c’est que ces emplois aidés que nous payons avec nos impôts et que leur donne le « Mou ».
Que voulez-vous dire ? Hollande ?
Oui ! On les paye et ils restent assis au bord des routes avec leurs balais !
Et ces stages coûteux où on leur apprend à se présenter pour les entretiens d’embauche ?  Avec des  piercings sur la langue et les narines, et des tatouages ?
Et la discipline et l’effort et le travail à l’école ? Bien sûr qu’ils n’apprennent rien ! Qui s’occupait de notre fatigue et de rythmes scolaires et de droit aux vacances à la mer ?
Puis c’est le gaspillage ! Et elle raconte. Je ne prends pas de médicaments, je continue à travailler, je bouge, ce matin j’étais sur l’échelle pour nettoyer mon placard de cuisine ! Des assistés, des irresponsables et elle raconte les médicaments inutilisés rapportés au mieux à la pharmacie ! Et les hôpitaux ? Bien sûr on doit aider les malheureux et les malades étrangers mais il faut les responsabiliser. Ils sont déresponsabilisés (elle bute, elle a du mal à prononcer ce mot qu’elle répète plusieurs fois) On devrait leur faire payer 1 euro au moins ! Et les restos du cœur ?
Et elle raconte cette femme chez l’opticien qui choisit une monture Dior, sort à la caisse sa carte C.M.U, et ne comprend pas qu’on l’invite à prendre une monture moins coûteuse, si elle veut bénéficier de la gratuité : « Alors ! Parce que je suis pauvre, je n’ai pas les mêmes droits que les riches ! ». Et, furieuse, elle quitte la boutique en criant qu’elle va s’adresser ailleurs.
Et les Algériens ? Mon mari a fait cette sale guerre d’Algérie, il racontait des horreurs. Il a vu mourir ses copains. Pourquoi maintenant ils ne restent pas dans leur pays ? Au lieu d’exiger en France des heures de piscine pour leurs femmes et de la viande hallal dans les cantines scolaires ?
Alors Madame, risquai-je, vous allez voter Le Pen ?
Ah ! Ça ! Non ! Jamais !  Elle ôte ses lunettes noires pour que je lise mieux sa colère dans ses yeux. Ils sont flétris et les gros traits noirs qu’elle a tracés en guise de sourcils me remplissent de pitié.

Arrive alors une « bourgeoise du 7ème ». Elles se connaissent. Elle n’est pas jeune non plus. Elle s’assoit. Elle, c’est de son mari et de ses voisins du dessus saoudiens qu’elle se plaint. Il n’y a qu’eux pour louer ces appartements à 5000 euros par mois ! Ils ont des enfants qui font beaucoup de bruit. Elle est insomniaque et elle entend toutes les nuits les parents les fabriquer à la chaîne. C’est insupportable et son mari excédé tambourine si furieusement que le père a menacé de porter plainte à la police. La police ? Une moue.
Passe alors, d’un pas rapide, une femme qui a dû être jolie. Vous la reconnaissez ? Elle tenait un magasin de mode. Elles étaient deux. On trouvait de très jolies choses ! Maintenant c’est un restaurant italien ! Pff !
 Mais le pire, c’est l’eau qu’ils ont vue, un jour, dégouliner le long des murs de leur couloir. Le mari, monte. Il ne peut voir que l’homme.  Il cache sa mousmé qui est cloitrée ! On ne l’a jamais vue !
  Et l’homme d’expliquer que c’est ainsi qu’on fait le ménage dans son pays, à grands seaux d’eau. Oui sur des carrelages ! Mais sur des parquets à chevrons en chêne vieux et disloqués ! Avec le vide sanitaire ! Elle raconte, son exaspération l’étouffe.
Nous nous plaignons toutes les deux de nos maris, la troisième, veuve, pleure le sien et nous envie.
Nous nous séparons presque amies, à 6 heures, nouvelle heure de fermeture du jardin à cause de  la réduction des effectifs de gardiens, par mesure d’économie, au lieu de 7 heures l’été puis 6 et demie.


Le 5 oct. 2013 à 13:50,

  Et ça c'était avant " l'Affaire Léonarda"!

   

<Sur un banc aux Invalides.eml>

<Sur un banc du jardin des Invalides Paris 2-10-2013.docx>

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