La visite de kheira. E.P.S.Tlemcen

Alger : Hiver 1954-55  La visite de Kheira A.


 Peu de temps après les tragiques événements de Novembre 1954, Kheira une camarade de pension de Tlemcen, vint me voir à Alger, à Bab-el- oued, 1 Place Wuillermoz, où une vieille dame  toujours absente nous sous- louait au rez- de- chaussée sur cour à rats d'égout une chambre avec accès à la cuisine.
Visite inopinée et surprenante ! Kheira partagea notre repas.
 Originaire de Lamoricière, fille d’un garde forestier, elle avait été une petite fille vive et joueuse, bien intégrée, selon Janine P., qui l’avait connue à son arrivée en 6ème. Je l’ai connue plus tard, en 3ème, adolescente  intelligente au fin visage,  sans aucune coquetterie, toujours prête à partager les jeux collectifs dans la cour de récréation ; elle s’amusa beaucoup aussi  au bal des étudiants mais elle semblait parfois secrète, peu ouverte, et même dissimulée. Elle  se faufilait  partout. En grandissant, était-elle mal à l’aise en classe ou en étude où elle ne semblait pas se plaire ni réussir vraiment ?  Ou au milieu des pensionnaires, « les grandes » qui désormais  se pomponnaient et mettaient leurs tenues du Dimanche pour sortir ?
 Elle déambulait, errait  dans  les couloirs du Collège, allait voir le cuisinier musulman, homme affable qui aimait nous gâter,  ou la gentille serveuse au cheveu rare du réfectoire. Sa jeune sœur Embarka  ne partageait pas notre dortoir ni notre étude.  Comme tous les adolescents, Kheira donnait l’impression de chercher sa place et d’avoir besoin de reconnaissance mais plus que d’autres peut-être. Elle recherchait la compagnie des jeunes surveillantes, souvent métropolitaines exilées. Elle ne privilégiait pas son amitié pour les autres pensionnaires musulmanes.
Sa visite à Alger me surprit mais j’étais contente de la voir. Les pensionnaires, peu nombreuses à Tlemcen, formaient une grande famille. Je mis cette visite sur le compte de l’estime réciproque, du souvenir de notre vie partagée en pension. Je pensais qu’elle n’avait pas obtenu le bac et je m’étonnais de sa présence à Alger. Elle resta évasive, je la sentais réticente et je n’insistais pas. Mais elle fut assez habile pour me sonder et en toute candeur je lui avouais que je comprenais le combat du F.L.N. pour la dignité, la justice et l’égalité des droits et que si j’étais musulmane, j’y participerais. Je connaissais un peu le statut de 1947, les 2 collèges et le rapport des deux groupes  ethniques de 1 à 9. Mais  je n’avais pas encore compris l’aspiration à l’indépendance nationale que je ne pouvais soupçonner à cette époque-là, malgré le sigle du mouvement. Kheira  garda son visage fermé et ne répondit pas. Elle était insaisissable. J’étais sans méfiance et peu politisée. Je m’occupais du Siècle de Périclès ou de l’agonie de la République romaine antique et ne suivais qu’un peu les soubresauts de la IVème République, la valse des gouvernements et les événements de la lointaine Indochine ou du Maroc où mon père vivait encore. Inconvénient des « Humanités » à l’ancienne ! L’actualité éclatée paraît dérisoire ! Elle n’a pas encore pris de sens.
J’appris sans surprise, bien plus tard, que Kheira avait été tuée. Une infirmière avait reconnu son corps à l’hôpital. Elle était donc en mission à Alger.  A Tlemcen, les activistes  en réseaux  communistes ont joué un rôle important dans les « actions urbaines », selon la terminologie du F.L.N. : les Guerroudj, les Minne … Ma sympathie à l’égard de ce mouvement de Libération nationale s’évanouit avec l’horreur et la barbarie du terrorisme violent, sauvage, aveugle dès l’été 1955.  Quelle compréhension, quelle sympathie peuvent résister à la litanie des  horreurs partagées : Philippeville, El-Halia, Palestro, Sakamody, Melouza,  Milk bar, Otomatic, Coq Hardi, le Casino de la Corniche, les attentats des lampadaires, des stades etc…etc… ! «  Diên Biên Phu rue Michelet » avait promis le F.L.N ! Mais à la rue Michelet il n’y avait que des civils ! Des jeunes, des étudiants ! Certes la répression fut terrible, mais le savions-nous ? Sakiet ? Qui pouvait nous en informer ?
Je respecte Kheira,* morte  pour sa cause.  Je pleure  ma compagne de dortoir, en pension, l’innocente Colette Cohen dont j’ai déjà évoqué la tragique,  inexpliquée, injustifiable, insupportable  disparition en Juillet 1962, après les accords d’Evian et une fois l’indépendance  de l’Algérie acquise. **
 Je pleure aussi ma jeune et si jolie voisine  Josette Smadja  déchiquetée un bel après-midi de Dimanche d’été dans l’attentat du Casino de la Corniche où elle dansait le 9 juin 1957.
 Et je n’ai que dégoût et mépris pour les terroristes européens métropolitains  de Tlemcen qui ont accepté de tuer des enfants et des innocents pour une cause qu’ils se sont appropriée au nom d’une idéologie instrumentalisée. Pourquoi Danièle Minne***, autre camarade de pension, devenue Djamila, poseuse de bombe à L’Otomatic le 26 janvier 1957, a-t-elle quitté l’Algérie indépendante pour Toulouse  où elle a enseigné la sociologie ?      




   



Promenade avec les pensionnaires Nov. 1949. Kheira est tout en haut avec la petite fille de l’intendante. (Cliché de gauche) et tout en haut aussi (cliché de droite). Hors du troupeau ?


  Alger  Casino de la Corniche
Dimanche 9 juin 1957 : 18 h 30  8 morts dont ma jeune amie Josette Smadja, 92 blessés, 10, dont le danseur de l’orchestre Paul Pérez, amputés des jambes, la chanteuse pieds  arrachés, la bombe étant au sol, sous l’estrade de l’orchestre de Lucien Seror alias « Lucky Starway » mort sur le coup, éventré.






* La «  légende » de Kheira :
 Les épiques et romanesques légendes posthumes naissent  comme les auréoles des saints. Tout y devient symbole. Celle de Kheira qui circule parmi les ex pensionnaires de l’E.P.S. veut qu’elle ait rejoint le maquis dès 1954 en se sauvant de la pension par une fenêtre avec une autre camarade, Farida B G. ! Est-ce plausible ? Qu’elle ait «  fait le mur », peut-être ! Pour les circonstances et les dates surtout : 1954 ?  Était-elle toujours à l’E.P.S. ? je suis plus circonspecte. A l’hiver 1954 ou 1955, en tout cas, si je ne me trompe, elle déjeunait avec moi à Alger.
 On pouvait facilement sortir du Collège au milieu des externes, « s’égarer » à l’occasion de promenades ou de sorties autorisées les jeudis et dimanches. Donc je doute de la rocambolesque fuite par les fenêtres  pour les djebels!

E.P.S. Tlemcen : La pension.