Le départ et arrivée en France

Alger- Paris

 

Le Départ 5 Sept 1961. Du soleil d'été de Tichy à l'automne normand et l'hiver parisien dans le "sous-marin".

Dans le petit appartement d'El Biar, boulevard Galliéni, banlieue d'Alger, nous avons préparé notre départ définitif. Persiennes  fermées et lumières éteintes à cause des menaces de l'OAS, nous avons entassé l'essentiel dans des valises, abandonné tout et la clé à un déménageur et nous avons fui l'enfer avec nos 2 bébés. Le 5 Septembre 1961 nous prenions pour Paris un avion d'Air France.
Notre Peugeot 403 fut embarquée dans le port de Bougie.
 Nous avions, à Bougie, passé une partie du mois d'Août chez mes beaux- parents dans leur sommaire cabanon pieds dans le sable en bois vert et blanc, construit dans les années 1930 sur la plage de Tichy.

 
Tichy 1958 les enfants dernier ete
  Des enfants de la famille chez Hermance, la soeur de mon beau père, dans le cabanon en pierre des années 1950 plus moderne et plus confortable que le nôtre, le dernier été à Tichy et en Algérie où ils ne sont jamais revenus.
 Au 1er plan mon fils Pierre tient sa cousine Cynthia Atlan par la main, derrière, Jerry le frère de Cynthia et, plus grands et déjà bien bronzés, Philippe et Françoise, les neveux de Jacques, les deux enfants de Serge et Miche. Sur 5 enfants, 4 ont les yeux bleus et assurément quelques racines d'un rameau berbère. Françoise était déjà très belle avec la finesse de son visage, ses yeux très bleus, sa chevelure noire et sa peau mate bronzée.
La rousse et dodue petite Cynthia vit en Suisse depuis 30 ans au moins.
 
Pelu 5 mois
 Pascale 5 mois, à 2 mois du départ. Elle n'a bien sûr gardé aucun souvenir de l'Algérie où elle est née à la clinique Solal à Alger.

            
Tichy 2 vue du bord de mer A Tichy, vue du bord de mer avec son alignement de petits cabanons qui se pressent directement sur la plage. Au 1er plan on distingue, le 6 ème, notre très petit cabanon avec son double mur pignon en pointe, juste derrière le 2ème poteau électrique.

Tichy le cabanon 2
 Pieds dans le sable, le cabanon en bois vert et blanc de la famille. Construit par un menuisier en 1938, il était petit et d'un confort sommaire. En bas la cuisine et derrière, dans un appentis, une douche avec un chauffe-eau alimenté au gaz butane et un espace pour garer l'auto. Bougie est à 17 km de la plage de Tichy et aucun moyen de transport à l'époque.
 En haut, une étroite véranda et 3 très petites chambres en enfilade. Juste la place pour des lits.
La barque à moteur pour la pêche restait sur le sable.
A gauche le cabanon identique de la famille Martin Alliel construit un ou deux ans auparavant. Et construit bien plus tard, à droite, le cabanon de la famille Kaddouche nettement plus grand.       
Une forte tempête a emporté le cabanon de notre famille à la fin des années 1960.


Tichy peluche 1961

   Pascale dans mes bras devant "l'îlot". Août 1961.
 
Pascale et kabyle
 Pascale et une maternelle femme kabyle.

 
Tichy l ilot "L'îlot".
 
Tichy daddy samie pierre
 Derniers moments heureux à Tichy en famille. Devant "l'îlot" aussi, Pierre et mes beaux-parents. Daddy sur la périssoire et Pierre dans les bras de Samie, sa grand'mère.

En 1969 quand Jacques et moi sommes retournés en Algérie après la mort de mon beau-père, le cabanon était occupé par l'armée, puis nous avons appris qu'une tempête l'avait emporté.

  En juillet 1961, vrombissaient encore au-dessus de nos têtes les hélicoptères attardés de "l'Opération Jumelles" en Kabylie. Challes, stratège de "l'Opération Jumelles" était du "quarteron" des généraux du Putsch du 21 Avril 1961 qui avait échoué.
 Le climat était très tendu et les menaces toujours présentes. Mon beau-père qui parlait couramment kabyle nous rassurait." Vous ne risquez rien ici, mes enfants, tous sont mes amis" ! Loin d'Alger et du climat de terreur qui y régnait, il ne comprenait pas notre départ dont nous ne l'avons informé que tardivement. Il était sûr d'être chez lui à Bougie comme son frère Joseph, un vieux célibataire sexagénaire gros et bon bougre qui mourra après l'Indépendance, accusé par le nouveau pouvoir installé par le F.L.N. de trafic de devises et mis en garde à vue. Accusation sans fondement et exaction ordinaires quand on veut dépouiller ! Ses amis kabyles sont intervenus pour le faire libérer. Lui le vieil "oncle Gâteau" si souriant, si généreux, si désintéressé, estimé de tous, qui n'avait que des amis dans tous les milieux et parmi les pêcheurs et qui adorait gâter les petits, tous les petits.
Des dizaines d'années plus tard, à Paris, mon fils Pierre commanda un taxi. Le chauffeur, un kabyle, réagit au nom Sonigo. " Ah ! je suis de Bougie et je me souviens d'un Sonigo qui tenait  une sorte de bazar. Il vendait aussi des jouets. Il m'offrait toujours de petites autos quand mon père m'emmenait chez lui." Nous avons tous, émus, reconnu l'oncle joseph et le bazar "la ville de Limoges", rue St Joseph, transformée à l'époque de Noël en "La grande Récré".
Mon beau-père désespéré avait fini par nous rejoindre à Paris en 1964 ou 1965. Il retourna à Alger avec quelques autres membres de la famille pour l'enterrement de son frère qui repose désormais au cimetière de St Eugène à Alger.
 Fin Août 1961, dans un orage de fin d'été, Jacques, les deux petits et moi sommes revenus de Bougie à Alger dans un petit avion, un vrai "coucou", les routes n'étaient pas sûres. Et dans la précipitation nous avons préparé quelques valises, valises hétéroclites, en cuir mais aussi en carton "valises de rapatriés" achetées à la hâte et consolidées avec des sangles de cuir. Les valises à roulettes sont apparues bien plus tard.
 Aléa des transports maritimes, nous récupérerons à Rouen notre auto Peugeot 403 embarquée au port de Bougie. A Bougie, le père de Jacques était un exportateur de câpres et  figues vers "l'hexagone"( ainsi désignait-on la France, puisque l'Algérie était encore la France), l'Amérique et Cuba et importateur de semences et pommes de terre de consommation de Bretagne. Il était un familier et client important des Compagnies maritimes Transatlantique et  Schiaffino. Et la ligne Bougie-Rouen était bien desservie depuis le port de Bougie.

Figues fancy
Ce  sont seulement nos souvenirs et nos tombes que nous laissions derrière nous et j'ignore la nostalgie des lieux. La vie ne me laissa le temps de m'attacher à aucun. Ce n'est pas le cas de Jacques qui  éprouve encore aujourd'hui une très grande nostalgie de l'Algérie perdue, de Bougie, sa ville natale, de la lumière, du soleil, de la mer, des paysages de la Kabylie et de la douceur d'y vivre jadis dans une grande famille soudée. Tous les cousins survivants de cette grande tribu dont les yeux bleus ne laissent aucun doute sur leur origine berbère s'appellent, entre eux, "les kabyles du Gouraya". On ne leur a sûrement jamais appris que "kabyle" signifie "j'accepte" formule de soumission prononcée par les indigènes berbères au moment de la conversion souvent forcée à l'Islam des envahisseurs arabes à partir du VIIème siècle. Nom inapproprié pour des indigènes berbères juifs ! Le peuple hébreu est entêté !
Mais notre noyau  familial et amical éclatait déjà dans une nouvelle diaspora.
 Et comment regretter de vivre en France et à Paris? Nous avions notre vie à construire, je venais d'être reçue au CAPES en 1958 et admissible à l'Agrégation de Lettres Classiques en 1960 à Alger. Les oraux avaient eu lieu à Paris. J'étais heureuse de vivre désormais dans cette fascinante capitale de la culture.
Mais pour les vieilles générations de notre famille et mon mari, cet exode fut un déchirement !

L'ARRIVEE EN FRANCE.

Nous ne recevrons à Paris nos meubles que 10 mois plus tard. Nous avons "campé" à Paris chez un oncle de Jacques, accueillis par la tante Georgette Sonigo, couturière à Alger, célibataire, qui veillait désormais à Paris sur les 3 enfants de son frère Gilbert encore pharmacien à Bône.
Puis nous avons passé une partie de l'hiver à Aubevoye-Gaillon chez ma petite soeur Josiane institutrice en Normandie qui occupait un appartement de fonction à la campagne, à la gare d'Aubevoye. En congé de maternité, elle était retournée à Alger pour la naissance du bébé (à cette époque on ne pouvait pas en connaître le sexe avant la naissance) auprès d'Alain son mari mobilisé pour cette sale guerre et de notre mère qui habitait toujours 13 rue Fourchault à Bab El Oued. Pour "être en règle" Josiane avait informé la Mairie de Gaillon de notre présence.
 A Aubevoye, je fus bien accueillie avec mes deux petits par le Directeur de l'école et son épouse Mr et Mme Minneray instituteurs logés aussi à l'école. La jeune femme "Paulette" qui tenait le seul petit commerce café- épicerie- tabac d'Aubevoye-gare devint une amie. J'appréciai beaucoup ses rillettes qui constituaient l'essentiel de mes repas.
 Jacques était resté à Paris pour trouver du travail et préparer notre installation.
Un jour, Mr Minneray me conduisit en auto en urgence chez le médecin avec Pierre qui avait fait une chute malencontreuse en essayant de grimper sur une poubelle pour regarder par la fenêtre de la cuisine. Le crochet du couvercle s'était fiché dans son front. Mme Minneray se chargea de garder le bébé Pascale. Avec Mr Minneray, nous sommes restés coincés plusieurs interminables minutes au passage à niveau fermé de la gare d'Aubevoye pendant que je gardais le doigt appuyé sur la plaie pour arrêter l'hémorragie. Le médecin pratiqua plusieurs points de suture. Je reste à Mr et Mme Minneray, hélas aujourd'hui décédée, très reconnaissante pour leur aide et leur soutien.
 Je me souviens aussi que le chauffage fourni par l'école était tombé en panne plusieurs jours dans l'appartement de fonction mais pas dans les salles de classe et dans la journée nous restions collés au conduit de cheminée chaud de l’école qui traversait notre cuisine.
Pour la première et seule fois de ma vie j'ai pu, dans la campagne normande, admirer le matin sur les vitres à l'intérieur de l'appartement de vraies fleurs de givre comme je n'en avais vues jusqu'ici que dans les pauvres masures des illustrations des livres de contes de mon enfance.
Pour réchauffer les petits la nuit je les gardais dans le grand lit avec moi mais j'avais si peur de les étouffer !
 Josiane avec son bébé Murielle née le 23 septembre1961 et ma mère quittèrent Alger définitivement début Décembre 1961 moins de 3 mois après nous. Son congé de maternité terminé, Josiane reprit son poste.
  Josiane fit, après l'accouchement à Alger, une très grave septicémie avec une fièvre à faire sauter le thermomètre. "Elle ne passera pas la nuit" chuchotait-on. Ma mère courut en pleine nuit, bravant le couvre-feu, pour trouver en urgence une infirmière pour une piqûre qui sauva sa vie. A l'époque très rares étaient les habitants qui disposaient du téléphone même en métropole.
 Josiane raconte qu'à Bab el Oued "ça sautait de tous les côtés" et elle protégeait son bébé des éclats de verre loin des fenêtres. La nuit, on se barricadait rue Fourchault par peur des attaques qui venaient des hauteurs de la Bouzaréah en surplomb. La population était prise entre les feux du F.L.N. et ceux de l'O.A.S.


Le "sous-marin".

 A Paris, nous avons ensuite à partir de fin janvier 1962 passé une partie de l'hiver avec ma mère dans l'arrière-boutique de la pharmacie acquise à Paris le 15 janvier 1962 par un oncle de Jacques,"l'oncle Gilbert" pharmacien à Bône. 55 m2 très sommairement meublés et équipés, suffisants cependant  pour accueillir pour tous les repas Micheline la soeur de Jacques et ses 2 enfants, arrivés d'Alger en catastrophe après nous et logés à l'hôtel. J'invitais même un soir à dîner nos couples d'amis Matchou et Médioni accablés d'avoir dû quitter Alger en pleine anarchie, dans ce que Serge le mari de Micheline appela et que nous appelons toujours le "sous- marin". Le coin cuisine était si petit que j'avais les marmites pleines par terre en attente de service.
 Serge  avait été blessé à la tête par un éclat de grenade lors de la semaine des "Barricades" juste devant la vitrine qui exposait foulards et sacs d'Hermès, rue Michelet. Nous l'avons traité de snob.
Cette blessure précipita leur départ. La vie dans le centre d'Alger devenait insupportable pour tous. Nous avions subi une bombe de l'OAS qui visait un journaliste, à l'étage inférieur, dans l'escalier de l'immeuble de la rue Michelet alors que nous attendions notre départ dans l'appartement de mes beaux- parents. Jacques était dans la baignoire. Je me précipitais vers les berceaux. Quitte pour la peur ! J'avais déjà échappé à une grenade qui avait roulé à mes pieds, rue Michelet.
  A Paris le petit appartement d'arrière-boutique au fond d'une cour était bien sombre en Janvier 1962, dans la lumière artificielle, après le soleil d'été à Tichy. Je n'en ai pas souffert cependant. Je vivais dans l'espoir d'un futur meilleur, tout en astiquant des parquets de chêne cirés auxquels je n'étais pas habituée. L'usage n'était pas encore partout de vitrifier les parquets. Avec de la paille de fer je ponçais avec le pied, puis je cirais à genoux, comme j'avais vu faire les servantes au cinéma. En Algérie nous n'avions que des carrelages lavés à grande eau chaque matin.
 Avec Jacques, j'avais confiance en l'avenir et ne m'occupais que du ménage et des petits. J'envisagerai ensuite de demander un poste et reprendre mon métier. Au ministère de l'Education Nationale, Rue de Grenelle à Paris, on ne consentait qu'à m'envoyer enseigner dans la banlieue de Lille sans tenir compte de ma situation familiale mais cela est une autre histoire ! Je suis sortie en larmes du Rectorat après mon entretien avec la sèche demoiselle qui présidait alors à mon destin d'enseignante "rapatriée".
De façon inattendue, Pascale a fait ses premiers pas début Février 1962 en traversant sans aide, à notre grande surprise, à toute allure d'une seule traite la salle à manger du petit appartement de l'arrière- boutique. Arrivée au bout elle s'est retournée et nous a regardés avec un sourire ravi ! Elle avait juste1an et paraissait si menue, incapable de marcher encore.
Pierre qui n'avait pas 3 ans a commencé en Normandie à faire de graves crises d'asthme et sa santé était mon seul souci. J'étais surprise aussi de sa précocité. Un membre de la famille, amusé, s'exclama un jour, en l'entendant parler : "mais il a un petit vieux dans le ventre, ce petit !"
Je m'occupais seulement de mes enfants.
   Nous étions en vie.
Nous n'avions pas grand'chose en Algérie, même l'appartement ne nous appartenait pas, mais les objets les plus précieux et les moins encombrants, faciles à subtiliser, manquaient dans le cadre du déménagement arrivé 10 mois après notre exode en métropole. Notamment une précieuse collection de timbres allemands et des cadeaux de mariage.
En juillet 1962, nous avons emménagé Avenue de Saxe dans un grand appartement dans son piètre état d'origine (construit vers 1910) que nous avons loué peu cher car la fameuse loi de 1948 s'appliquait encore. Après travaux, nous y sommes restés 30 ans en location.
A l'été 1962 nous avons acquis quelques meubles indispensables et accueilli pendant près d'un an des membres de notre famille en exil en recherche d'emploi et de logement.

 
Tractations avec le gérant de l’immeuble de l'avenue de Saxe.

A Paris comme à Alger sévissait une grave crise du logement. L'achat d'appartements en copropriété n'était pas répandu. Les immeubles n'avaient en général qu'un seul propriétaire. Avec la pharmacie, Jac avait obtenu de la compagnie d'assurances propriétaire de l'immeuble la location du petit appartement au 2ème étage qu’occupait le précédent pharmacien. Immeuble haussmannien, entrée cochère mais un seul escalier étroit, pas d’escalier de service, superficie des appartements limitée à 90 m2 maximum. J’ai cependant tout de suite aimé cet appartement petit certes mais inondé de soleil avec un grand balcon d'angle "filant"  exposé Sud et Ouest d’où je pouvais admirer les Invalides. Construit en 1890, un des premiers immeubles de la place de Breteuil, quartier encore rustique au XIXème siècle, sans salle de bains pourtant, il me convenait "parva sed apta"(inscription sur le fronton de la petite folie de Bagatelle). A cette époque, dans de nombreux vieux immeubles, on se lavait dans des tubs à la cuisine avec l'eau chauffée sur des cuisinières à bois et charbon, avec de grandes hottes noires de suie qui occupaient tout l'espace des petites cuisines. Avenue de Breteuil, on trouvait encore dans les années 1960 une boutique de "bougnat" qui vendait du charbon et du bois, à côté du commissariat disparu et de la grande épicerie Félix Potin qui occupait l'angle avec l'avenue de Saxe.
Mais le hasard a fait qu’une vieille dame se présente à la pharmacie. Elle était en quête d'un candidat pour un échange de location. Elle occupait un appartement haussmannien trop grand pour elle désormais seule.  Cette pratique d' échanges entre locataires était très fréquente. Il existait même une "bourse des échanges"
, organisme officiel dépendant du Ministère du Logement situé Avenue de Lowendal.
 Jacques se voyait déjà accueillant toute sa smala de Bougie et Alger qui fuyait l’Algérie. La dame était ravie de l'appartement qu'on lui proposait.
Aussitôt Jacques court, visite et décide.
Je n’aimais pas du tout cet appartement plein nord et ne me suis jamais habituée au manque de soleil et à son couloir interminable vers la cuisine, conçu pour éloigner une nombreuse  domesticité. Tant pis ! En outre, l’appartement était dans son piètre état d’origine, vieille cuisinière à bois, grande hotte noire de suie et chauffage central uniquement dans le séjour et la salle à manger. Les chambres qui disposaient de cheminées n’étaient pas chauffées. Froid et sombre ! Mais Jacques enthousiaste avait aussitôt prévu des travaux avec une jeune amie enthousiaste elle aussi,  Isabelle Hébey (1935-1996) qui était alors l’épouse de Pierre Hebey avocat et amateur d’art, un cousin de Serge. Avec son langage cru (elle s'émancipait ainsi d'un milieu familial bourgeois et strict) elle dit à Jac qui se plaignait du manque de soleil : « Tu crois que tu vas prendre ton petit déjeuner au soleil au balcon comme à Alger ? Cet appartement si tu ne le prends pas, tu es un con ! »
 Toute jeune décoratrice et architecte d’intérieur de 26 ans, elle connut ensuite une  notoriété internationale avec  le Concorde, Saint Laurent et Lip notamment. Avec elle j’appris à admirer et même à acquérir des meubles  Knoll,  Eames, Mies van der rohe, Saarinem dès le début des années 1960 quand ils étaient encore abordables. J’aimais mélanger les styles. Ce n’était pas encore à la mode.
 Isabelle nous entraîna aussi Micheline et moi chez Ted Lapidus qui débutait alors dans un petit atelier de tailleur sur mesure en étage. Elle l’avait « découvert ».
  On ne me laissa pas le choix pour l’appartement sans soleil mais je remercie encore aujourd’hui  Isabelle disparue trop tôt
pour ce qu’elle en fit .
Des ardoises au sol dans la salle de bains avec des carrelages jaune pâle sur des murs magnifiquement laqués blanc, bon ! très original à l'époque. J'aimais moyennement l'ardoise, je voulais des couleurs claires pour compenser l'absence de soleil mais elle me concéda les tomettes rouges dans la cuisine auxquelles j'ai tenu mordicus. Je pensais à la cuisine de ma grand'mère à Constantine de mon enfance.
Il restait à convaincre le gérant qui représentait la famille  propriétaire de l’immeuble.
Rendez- vous pris, nous trouvons sur la façade de l’immeuble un trop visible « OAS vaincra » qui ne pouvait que dissuader le gérant d’accepter dans leur immeuble haussmannien grand- bourgeois des « pieds noirs » colons exploiteurs qui avaient fait suer le burnous, qui mettaient des bombes partout, des enragés de l'OAS sûrement sans éducation. Parlaient-ils au moins le français correctement sinon sans cet accent vulgaire?
 Dans l’immeuble vivaient un vieil amiral dont le fils était ministre en exercice des... rapatriés (fortuna jocat !), un Comte et sa famille et de grandes familles très « vieille France », très catholiques avec beaucoup d’enfants.
 Le gérant nous accueillit poli et même galant. Je n’avais que 27 ans, je portais la très remarquée innovante redingote de laine grise que Ted Lapidus, un ami d'Isabelle, alors encore tailleur en étage, venait de me faire. Il lançait la mode des vêtements très près du corps. A Alger je n'avais pas vraiment besoin de manteau et ce fut mon premier achat à Paris.
  Notre couple avait l’air plutôt respectable. Mais comme les tractations duraient avec de fermes objections du gérant, je lançai un « bon ! On renonce ! ». J’étais sincère.  Au fond je ne tenais pas du tout à cet appartement froid et sans soleil. Je me levai. Et surpris nous le vîmes tressauter sur sa chaise : « Mais non Madame ! Vous ne devez pas renoncer ! ».
 En réalité il voulait un « pas de porte » qui amortirait le coût de l’ascenseur en réfection.  « Après tout vous allez bien en profiter puisque vous serez au 5ème étage ! ».
Et me voilà condamnée pour 30 ans, jusqu'à la libération des loyers avec la suppression de la loi de 1948, à vivre après travaux d’Isabelle dans un très bel et très grand appartement certes mais froid, sans soleil, mal adapté au mode de vie moderne.
Notre voisine de palier la Comtesse Mme de R. , elle-même issue de grande noblesse, déjà éprouvée par la vie, modeste, réservée, toujours en noir, nous accueillit avec une extrême gentillesse et nous invita aussitôt à assister dans la grande Eglise des Invalides à la cérémonie du mariage de sa fille. J'ai eu plus tard la surprise de voir une de ses petites filles se présenter à l'oral du bac. de français devant moi. En toute objectivité elle avait un très bon niveau.
La famille de R... avait un château mais il était régulièrement pillé. Des trophées de chasse et même des couverts en aluminium que de guerre lasse ils avaient achetés, les croyant dissuasifs, pour remplacer ceux que les voleurs avaient déjà emportés.
 C’est avec un vrai chagrin que j’appris sa mort brutale peu d'années après, à un retour de vacances. « Une sainte, me dit un de ses fils ». Oui vraiment.

                                             
Saint laurent et isabelle


Saint Laurent et son mannequin vedette Betty Catroux (1m83) et Isabelle Hebey devant la vitrine d’une boutique dessinée et décorée par Isabelle (1967?).

 

 

Commentaires (1)

1. Smithd811 (site web) 21/04/2018

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