Tlemcen 31 rue de France

 

LE 31 RUE DE FRANCE A TLEMCEN. « Collocation à l’ancienne ».


« LA MAISON DE NOUNA ».

A Tlemcen, ma grand’mère Nouna, après la mort de son mari Abraham, en 1927, a dû quitter l’appartement d’un immeuble bourgeois 2 rue Clauzel pour un modeste appartement dans un  petit immeuble à un étage de l’artère principale, 31 rue de France, où elle vécut une dizaine d’années.
En 1930  Léa et Marc Laïk partagèrent, après leur mariage, avec Nouna et ses deux filles célibataires de 16 et 23 ans, Germaine et Berthe, 3 puis 4  pièces regroupées. L’une des pièces à l’origine indépendantes, fut occupée avant eux par un marchand de tapis arabe M. Bestaoui, puis par la famille d’un adjudant.
En 1939, « la tante Haloua» Moutout, qui avait recueilli, après la mort de sa sœur Julie en 1938, à 34 ans, les deux orphelins Henri et Huguette, ses neveux, encouragea le mariage de son beau-frère veuf Gaston Sebban qui vivait à Oran, avec sa cousine germaine Berthe encore célibataire à 32 ans.
Berthe et ma grand’mère partirent alors  pour Oran avec les enfants. Elles vécurent 22 rue de Wagram dans le quartier juif à la pire période, sous Vichy.
 Pensionnaire à Tlemcen de 1948 à 1952, j’ai bien connu « la maison  de Nouna » à Tlemcen où habitait toujours la famille Laïk.
Le propriétaire Bouali Mohamed était arabe, les locataires, arabes et juifs.
Le 31 rue de France était un petit immeuble ancien, à l’architecture hybride, composite, compliquée : deux maisons mauresques sur cour ouverte imbriquées l’une dans  l’autre à deux niveaux différents (entresol et 1er étage)  qui ne communiquaient pas du tout entre elles et une façade sur la rue de style européen avec balcon en fer forgé pour un appartement seulement.
 Dans le corridor d’entrée, à droite, un double bassin-lavoir en pierre, point d’eau commun aux locataires. Ce long corridor vétuste étroit et sombre à l’odeur que seul Balzac pourrait définir,  menait à un escalier déjeté qui débouchait, à l’entresol, sur une porte à peine visible dans l’obscurité qui donnait accès à 3 pièces sans fenêtres et cuisine ouvertes sur une courette à  ciel ouvert, sans aucune communication avec le reste de la construction ni ouverture sur la rue. Une  famille Lévy, père matelassier en tenue traditionnelle, chèche et sarouel, fils mécaniciens tôliers,  en étaient les seuls locataires. Le surnom Clovis de Henri  l’un des trois fils* témoigne au moins qu’on  apprenait à l’école l’histoire de France et « nos ancêtres les Gaulois » ! Une des sœurs, par contre, Zhari : « ma chance »   avait conservé un mélodieux prénom judéo- arabe. Par désir d’assimilation et  pour figurer sur les registres d’Etat Civil, les prénoms arabes étaient traduits : Johar: Perle, Perlette ; Sultana : Reine, Reinette ; Chabba : Blanche ; Haloua : Douce ; Ouardia : Rose, prénoms courants chez les femmes juives. Mais que faire de « ma chance » en français ? Fortunée ! parfois Félicie.**
 Au 1er étage, sur une passerelle intérieure au-dessus d’une autre cour à ciel ouvert un 2ème  appartement avec une façade sur rue  et balcon en fer forgé, celui de la famille Laïk ma famille. On accédait au toit- terrasse par un escalier en bois très raide. Toute petite terrasse, aire de jeux des enfants.                              
 . La porte d’entrée de l’appartement de ma famille  et deux fenêtres s’ouvraient sur la passerelle, ainsi que des W.C. extérieurs. A l’intérieur de l’appartement, il n’y avait ni W.C. ni salle d’eau. Seulement un évier dans une grande cuisine.
Plus d’une fois, à l’été 1948, nous avons, aux aurores, enjambé la fenêtre de la chambre d’enfants, à l’insu de Marc, et rejoint Roger HaggaÏ pour une randonnée d’une heure ou deux vers la villa Marguerite ou la villa Rivaud.
Marc voulait ses enfants à l’atelier et pas en promenade. Pour apprendre « un vrai métier », il les avait retirés de l’école prématurément malgré leurs bons résultats.
Au rez-de-chaussée, sur la cour intérieure avec des W.C. turcs, vivait une famille arabe dans une seule grande pièce sans fenêtre, cloisonnée avec des étoffes chamarrées, des foulards et tapis qui pendaient du plafond. Marnia, la mère, avait trois garçons et une fille. L’un des garçons, Cheikh, prit deux femmes et dut quitter la cour avec son harem pour une chambre à l’étage. Parfois l’un des garçons entrait ou sortait de prison pour de petits délits, plus tard, l’aîné Mohamed militant actif du F.L.N. rejoignit le maquis et fut tué pendant ce que nous appelions « les événements ».
  A l’origine, de nombreuses familles vivaient  souvent dans une seule pièce sans fenêtre ouverte sur une passerelle ou une cour intérieure. Le jour, on entassait les nattes, tapis et matelas de la nuit dans un coin et la cour à ciel  ouvert était le lieu de vie collective. Les W.C. turcs toujours extérieurs étaient communs aux différents locataires, comme les points d’eau limités à 1 ou 2  par maison. Les toilettes se faisaient au bain maure. Les cuissons au four banal.

 

Dans la cour, la mère Marnia et la fille Fatiha, vêtues de gandouras bariolées comme toutes les paysannes berbères, accroupies sur leurs talons,  cuisinaient sur leurs kanouns au charbon, roulaient le couscous, pétrissaient le « khobz ‘t- tadjine »*** dans des kesras en bois, lavaient le linge, la mère coiffait l'opulente chevelure de sa fille longuement en traquant poux et lentes, la famille se disputait, le mari courait après les rats avec une matraque. Toujours en bonne entente avec la famille juive qui habitait à l’étage sur la passerelle en surplomb de leur cour.
 Le mari, un militaire, avait monté une cabane adossée à un mur de la cour qui avait cédé sous la pression et, par le trou béant, grossièrement colmaté avec planches et chiffons, on pouvait apercevoir le spectacle coloré du  «  fondouk », en face du Collège de Slane, caravansérail qui servait au parcage des bêtes de somme des fellahs de la région. Les jours de marché, les arabes arrivaient avec leurs ânes, leurs mulets, leurs chevaux. On entendait braire les ânes désespérés. Du côté de la mosquée, les cigognes claquetaient.
A l’étage, au bout de la passerelle, un jeune homme employé à la poste B. occupa, un temps, avec sa sœur une seule grande chambre et un réduit vitré comme une serre, qui  servait de cuisine. Sa mère et sa tante, une vieille fille, se chargeaient de l’entretien. Elles venaient  de loin, aussi passaient-elles par les coursives des toits à tuiles romaines et terrasses et enjambaient, au niveau d’une terrasse, la fenêtre à l’autre extrémité de la chambre pour gagner du temps. On passait ainsi de maison en maison, par les toits et terrasses, comme à la Kasbah, au grand dam des habitants des cours ouvertes qui voyaient  défiler toute sorte de silhouettes au-dessus de leurs têtes, des garnements surtout et hurlaient des menaces et des mises en garde : « vous allez vous tuer ! Attends ton père ! »
Une Dame  Kheira, aux opulentes chairs laiteuses et nacrées, un peu cartomancienne, leur avait succédé. Kheira fumait, recevait un  gras  ventru marchand arabe moustachu qui l’entretenait et qui passait très vite sur la passerelle vers l’escalier, en évitant nos regards, jaloux de sa réputation et de sa respectabilité.
L’été Kheira laissait, sur la passerelle, de l’eau chauffer au soleil dans une grande lessiveuse, puis s’immergeait complètement sous les yeux des voisins qui n’avaient plus qu’à détourner leur regard. Ses ablutions terminées, elle retournait la lessiveuse pour la laisser sécher.  

 Au milieu de tapis, de tentures, de coussins chatoyants, hôtesse souriante, elle offrait thé à la menthe et loukoums parfumés en « tirant les cartes ».
 Dame Kheira était avenante et aimait bavarder avec nous, pensionnaires en sortie, le dimanche.
Il m’est arrivé de prendre le thé dans son repaire, peint à la chaux bleue, à même le sol, sur d’épais tapis, enfoncée dans un de ses gros coussins de soie ou de satin aux couleurs criardes, d’où se dégageait une forte odeur tenace de parfum de courtisane orientale, mélange entêtant de violette, de patchouli, de musc et d’épices fortes.
 Elle se pliait au rituel du thé servi trois fois, brûlant et très sucré, levant et abaissant la théière au-dessus de verres multicolores à délicats motifs berbères, pour faire monter l’écume, le « turban », dans  l’odeur fraîche du thé vert à la menthe qui dominait alors. 
Dupe consentante, j’ai accepté ses prédictions : amour, mariage, bonheur et voyages lointains !
Un gardien de la paix Emmanuel Esteban dont les parents tenaient une épicerie en face,  lui succéda un temps dans la chambre, après son mariage avec Melle Serna, la fille d’un brigadier de police, juste avant Cheikh et ses femmes. Mes cousins Laïk se souviennent d’un couple mixte arabo-espagnol Zarga, locataires éphémères d’une pièce, dont le mari, un adjudant, avait durement, cruellement corrigé à coups de sa cravache sa fille adoptive Ginette qui avait chapardé chez eux quelques friandises exposées dans un compotier sur un buffet, en enjambant une fenêtre ouverte. La malheureuse Ginette dut en outre les restituer.

 Cette maison a été modernisée et la façade avec balcon sur la rue modifiée. En 2003, j’ai reçu une photo de la façade restaurée. La légère grille en fer forgé du balcon avait été remplacée par un opaque garde-fou en béton à l’abri des regards sur lequel s’ouvraient désormais, sur toute la façade, les 4 fenêtres. La façade d’entrée de l’immeuble flambant neuf, embellie avec des parements de stuc. L’immeuble avait gardé le numéro 31.
 Juillet 2009 : l’immeuble est en démolition, nous a-t-on dit, Il n’a pas résisté aux travaux bétonnés de transformation. Il s’est effondré !
Et aussi je pense que cette architecture n’était plus adaptée aux exigences du XXIème siècle et que, en architecte avisé, et vu la vétusté et fragilité de l’ensemble, il valait mieux tout raser.



 

 Avant travaux : petit balcon en fer forgé sur 1 fenêtre. Après travaux : balcon opaque à l’abri des regards, en béton, sur 4 fenêtres                                                                


    

 
Pendant les « événements », à l’heure du couvre-feu, rue complètement déserte. Photo parue dans Paris Match n° 372 du Samedi 26 mai 1956. Sur le premier balcon en fer forgé à droite, au 31 rue de France, se trouve ma cousine Claire.


Comme la « maison de Nouna », toutes les maisons anciennes du quartier étaient de conception hybride : maison mauresque avec cour intérieure ouverte et façade à l’européenne. On peut suivre d’après la répartition de l’espace occupé et son évolution dans le temps, les changements dans les mentalités, le mode et le niveau de vie. Au moment de la construction, probablement au milieu ou fin du XIXème siècle, chaque famille ne disposait  souvent que d’une pièce, puis des regroupements ont été opérés par 2 ou 3 pièces. C’est ainsi que dans les années 1930, au 31 rue de France, deux familles juives seulement occupaient des pièces qui s’articulaient plus ou moins bien et gardaient, chacune, une certaine autonomie. C’est le cas de l’appartement de Nouna (3 puis 4 pièces).
 L’autre famille disposait de 3  pièces sans fenêtre, réparties autour d’une cour individuelle. Les autres locataires, souvent provisoires, s’accommodaient d’une pièce. Et sur la cour la famille de Marnia.

J’espère bien qu’on m’enverra un jour la photo de la construction moderne qui a pris la place de la «  maison de Nouna. »   


*Jacky et Elie prénoms des 2 autres frères ; les filles : Perlette (prénom diminutif traduit de l’arabe « Johar » : perle, très courant chez les femmes juives), Nanou  et Zarhi : ma chance que la famille n’a pas traduit.
** Elie Kakou avec sa Fortunée Sarfati a rendu, plus tard, ce prénom fréquent chez les femmes juives au Maghreb, ridicule et inutilisable.
***Galettes de pain à la semoule.
                                                           

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                                                                                 Fondouk à Tlemcen.





12 juillet 2015 17:34:44 UTC+2

j'ai vecu a Tlemcen de 1939 a 1961, et j'ai lu avec beaucoup d'emotion ce que Claude Sonigo-Sicsic a ecrit sur son passage a Tlemcen, en particulier son amitie avec Colette Cohen.
Je me souviens tres bien du college de Slane et du college de jeunes filles, et j'aimerais entrer en contact avec Claude pour faire vivre nos souvenirs communs.

 

 

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