A Constantine, les cigognes aussi sont parties

En route vers le 44

 
 
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Je voulais revoir Constantine, les gorges du Rhumel, le 44 rue Thiers et la terrasse, le terrain de jeux de notre enfance que j'ai si longuement évoqués dans mes souvenirs. Je savais que le quartier du  Ka Chara est en ruines, que la synagogue de mon grand-père, démolie, est un parking, mais j'étais plus curieuse que nostalgique et je partais sur les traces du passé certes mais à la découverte aussi  de ce pays nouveau, devenu étranger pour nous.
 Pas de train pour se rendre depuis Alger à Constantine. Les rails avaient été déboulonnés pour des raisons écologiques et non politiques comme nous l'avions cru d'abord, à cause des élections. Les manifestants ne voulaient pas d'une déchetterie, nous a-t-on dit. Les cars étaient pris d'assaut à cause des vacances scolaires.  Nous avons donc pris l'avion, Zina et moi, un ATR, avion de transport régional, un "coucou" à hélices qui n'est pas monté au dessus des nuages. Je n'ai pas vu Constantine du ciel parceque le ciel était très nuageux. Il faisait presque froid.
 En moins d'une heure nous étions à Constantine, mais au départ les vibrations des tôles étaient telles que nos voix se perdaient dans un insolite phénomène d'échos démultipliés et j'avoue avoir eu peur, vraiment peur, de ces hélices qui tournaient avec un curieux bruit sous mon nez !
  Nous avons dormi et pris un copieux petit déjeuner dans un hôtel très récent, très aseptisé pour voyageurs d'affaire mais nous avions une très belle vue. Nous avons dîné tôt dans une gargote d'excellente viande grillée, brochettes et merguez, bu du thé à la menthe bouillant dans un café maure et  vu à pied tout ce que nous avons pu.
Pour nous renseigner, nous nous adressions de préférence à des hommes d'âge mur et, au jugé, urbanisés de longue date - j'ai pu ainsi retrouver le four banal rue Thiers, le cinéma Nunez, la rue Casanova- mais dans le centre de Constantine où nous a déposées depuis l'aéroport un vieux chauffeur de taxi, je n'étais pas perdue. Le Novotel est en plein centre : La Brèche, le Vieux marché, la Poste, le Théâtre, je connaissais. Pour le reste,  j'avais mes repères : les ponts, le ravin. J'étais seulement surprise de l'étroitesse des rues anciennes : rue Nationale, rue Caraman, rue de France. 50 ans dans le Paris haussmannien fausse les perspectives. A l'aune de Paris tout parait petit, d'autant que  partout une foule compacte se presse dans les embouteillages et les klaxons et des petits commerces ambulants occupent de façon anarchique des trottoirs souvent dégradés. On a parfois du mal à avancer. Certains piétons choisissent de marcher au milieu des autos, même pour traverser !
 A peine arrivée et mon bagage déposé à l'hôtel, je fonçais rue Nationale vers le "44". Au passage j'admirais la vue sur la passerelle Pérrégaux. Les immeubles peu entretenus ont beaucoup vieilli, je n'ai pas retrouvé celui où ma tante Yolande a habité  mais je fis sans émotion une brève station et quelques photos à l'ancien Lycée laveran, à l'extérieur, dans le hall et les escaliers d'entrée dont les murs étaient couverts de faience. J'y avais passé 3 ans de ma scolarité de 1945 à 1948.

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  Passerelle Perregaux.

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Le vieux Lycée Laveran. rue Nationale.

Un appariteur accueillant et souriant mais un établissement à vocation religieuse, à en juger d"après les inscriptions sur les murs. Nous n'avons pas pu monter mais je n'y tenais pas.Cet établissement avec drapeau algérien à l'entrée, inscriptions coraniques, soubassement jaune et blanc de la façade, faïences bleues et roses partout ne pouvait faire renaître dans mon souvenir celui où nous gravissions, en rangs par deux, en silence, les escaliers sous l'oeil sévère de la sèche Melle Guiscafré, la directrice au maintien rigide, plantée là avec son acolyte Melle Piazza, la surveillante générale à la stature de gendarme mais au visage plus humain.
 Et tout à côté le spectacle désolant de ces deux immeubles dégradés. Au pied de l'un d'eux badigeonné à la chaux bleue, une boutique peinte en rose tyrien arbore le nom prestigieux et le logo de Néfertiti. Rue caraman, j'ai trouvé Dubai Shopping ! Autres références !

    Direction  44 rue Thiers,  44 rue Tatèche Belkacem ! L'immeuble est debout et en état ! je le sais, je l'ai vu sur une photo récente avec le téléphérique.

 

  Au 44

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De gauche à droite : rue Thiers au bord du ravin : le "Palais Hardouin" gros bloc d'immeubles blanc "Art Déco" ( années 20- 30) puis l'immeuble de L'Alliance, (vers 1910-1920), et le plus vieux (1890-1900) le 44 rue ex Thiers. Aujourd'hui 44 rue Betache Bel kacem, nom du téléphérique également. Derrière, le quartier arabe jadis et vers la droite le quartier juif.
 

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 Palais Hardouin                                                                                               L'Alliance 

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 Le 44 rue Thiers et ses arcades. Au 4ème étage en comptant l'entresol, j'ai vécu chez mes grands parents de longues années de mon enfance.

Au tournant de la rue Nationale, je reconnus immédiatement le "Palais Hardouin", immeuble"Art Déco ( autour de 1925) puis celui de l'Alliance à 2 puis 4 étages, et enfin le 44 rue Thiers, le plus ancien, apparemment inchangé, vu de l'extérieur, immuable au bord de son ravin. Il a plus de 100 ans mais ces immeubles sont relativement en bon état, entretenus. Les rives et les gorges du Rhumel sont la vitrine de Constantine et le 44 rue Thiers apparaît sur d'innombrables cartes postales de toutes les époques, même avant la destruction de la porte monumentale d'El Kantara (1922), même avant la construction du pont Suspendu inauguré le 19 avril 1912. J'ai regroupé des images de cartes postales sur ce site (voir V Constantine cartes et photos ).
Le 44 est grossièrement inscrit à la peinture noire à gauche du portail de l'immeuble, la porte en chêne recouverte d'un blindage métallique avec des graffiti. Elle est ouverte. A gauche de la porte la plaque d'un médecin diplômé de la Faculté de Paris XIII.
 Dans le hall de l'immeuble, l'obscurité totale, une odeur nauséabonde de cave, des tas de gravats, la crasse, plus de rampe de protection au niveau du 1er étage. Les escaliers en bois ont été remplacés par des escaliers déjetés en ciment à mi-étage mais la rampe est restée suspendue dans le vide. J'ai eu peur de monter. Le vertige ! Dans le recoin à mi-étage que j'ai évoqué dans mes souvenirs, jadis refuge des amoureux, un chien croupissait dans le noir absolu derrière la porte d'un réduit que je n'avais jamais remarqué auparavant. L'animal était silencieux, je l'ai à peine entrevu. J'étais horrifiée. Sans Zina, je faisais demi-tour.
En parvenant au 4ème étage où habitaient mes grands parents, j'ai découvert, surprise par le contraste, un bel appartement soigné, sobrement décoré, très clair, bien entretenu.
La terrasse du 5ème  que j'ai tant racontée était curieusement occupée. J'ai alors ouvert les yeux sur une réalité : les problèmes de la copropriété dans les vieux immeubles où l'entretien devient très coûteux. Pas de législation ou alors elle n'est pas respectée par incivisme, mauvaise volonté ou manque de moyens. Pas de syndic, pas de responsable et tout va à vau l'eau dans les parties communes jusqu'à la ruine. Alors on rase et parfois on reconstruit. Je l'ai constaté partout. Je reviendrai sur ce problème démographique, sociologique et historique aussi  avec l'afflux de populations rurales dans la vieille ville après 1962. Des appartements " biens vacants", propriété de l'Etat ont été occupés, souvent suroccupés de façon anarchique, puis plus ou moins régularisés en 1970. Des  propriétés sont devenues des copropriétés dont les habitants n'ont pas toujours les moyens d'entretenir les parties communes. Jadis les copopriétés n'existaient pas. Les responsabilités de l'entretien revenaient au seul propriétaire de l'immeuble. Dans les années 1940 c'était un M. Zarka au 44 rue Thiers.


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Entrée et hall du "44"
L'entrée de l'immeuble avec une plaque de médecin  et dans le hall, les escaliers en ciment, déjetés, grossièrement faits, sans rampe sur 1 étage et le réduit à mi-étage. Pas d'électricité, la lumière vient du flash de mon appareil.

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Entrée du 36.
Pourquoi la 2 ème entrée de l'appartement de mes grands parents au 36 rue Thiers est-elle en meilleur état avec sa porte en chêne d'origine même si les murs sont douteux ? je crois avoir une partie de la réponse : 3 étages avec la terrasse au lieu de 5, (4 appartements au lieu de 10 ) à cause du terrain en pente, ( j'ai expliqué cela dans mes souvenirs) donc moins d'usure, plus petit immeuble à entretenir et plus facile répartition des charges, responsabilités et des frais moindres !

Au 4 éme étage. Dans l'appartement où habitèrent mes grands parents.

Clichés pris de la fenêtre du 4ème étage  :

   
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             A Droite. Vers le Pont et le faubourg d' El Kantara 

  Depuis el kantara mai 2012


 Cette magnifique photo récente  Mai 2012 de Djamel Allal a été prise depuis le faubourg d'El Kantara. Le Pont d'el kantara est à gauche et le 44 rue ex Thiers au fond à gauche après le gros bloc blanc du Palais Hardouin.

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  A gauche. Vers le Pont et le rocher de Sidi m'Cid. J'aurais du essayer un zoom sur la statue de Notre Dame de la Paix, mais j'ignorais son existence à ce moment là. On en devine la pointe mais je plongeais plutôt dans les précipices.        
 
                             
 

  On devine la pointe de Notre Dame de la Paix. Emouvant de savoir qu'elle a été inaugurée en pleine guerre. (1960)

 

 
  Photo que j'ai  prise de la même fenêtre un Dimanche de Sept.1949. Des pompiers et un feu de brousailles sur les pentes du Rhumel.
 

 

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  L'hôpital en face sur l'autre rive du Rhumel, avec ses dômes rouges. Au delà, le cimetière juif.


Pourquoi alors que l'appartement occupé par mes grands parents avait 2 entrées après la guerre, au 44 et au 36 rue Thiers, comme je l'ai expliqué dans mes souvenirs, 4 étages d'un côté et 2 de l'autre, suis-je montée de ce côté si peu engageant ? J'avais peut-être l'intuition que les appartements avaient été à nouveau divisés, or c'est du côté du 44 que se trouvaient le séjour et la chambre d'enfant auxquels se rattachaient tous mes souvenirs, où j'avais vécu la longue période de la guerre.
 .Une lumière rassurante croissait à mesure que nous montions l'escalier mais j'étais toujours pleine d'appréhension. Au 4ème étage, Zina a frappé à la porte. Une jeune femme réservée, en tenue traditionnelle, aux magnifiques yeux bleus, au nez aquilin, a ouvert, nous a observées peut-être un peu méfiante.
 Zina a expliqué en arabe la raison de notre présence et elle a ouvert sa porte.
A l'intérieur 2 autres femmes et 2 petites filles. L'ordre et la propreté régnaient dans le grand séjour sobrement meublé et décoré aux murs blancs, au sol carrelé de comblanchien recouvert d'un tapis. Des rideaux en voile clair laissaient pénétrer la lumière. Bien entendu, je ne m'attendais pas à retrouver le lourd décor des années 1930 avec les  épais rideaux de velours rouge, les  meubles  Henri II, les massifs fauteuils "club" en cuir, le papier peint sur les murs à dessin géométrique, les tomettes rouges au sol  et l'énorme T.S.F. Je savais le piano chez ma cousine Geneviève.
 Je repris mes esprits avec mon appareil, demandais l'autorisation de prendre des photos et pendant que Zina faisait la conversation, j'allais résolument à la fenêtre prendre des photos de l'extraordinaire paysage des gorges du Rhumel du même endroit que les clichés pris par mon père en 1936. Là le temps semble s'être arrêté. Je retrouvais même sur le petit balcon le vieux carrelage rouge usé qui avait été retiré ailleurs. Ce petit balcon où je m'asseyais pour préparer l'examen du certificat d'études, sur le rebord duquel nous cassions les amandes fraîches au pilon de cuivre pendant les  longues soirées d'été et où ma grand'mère à l'automne suspendait les olives noires dans des sacs de jute pour les laisser dégorger dans la saumure.
 Je n'ai pas osé pénétrer dans les 2 chambres mais je notais que la 2ème chambre avait été récupérée sur l'autre appartement. La division avait été réalisée comme à l'origine mais la répartition de l'espace était différente. J'essayais d'être discrète. Je vis la petite cuisine où ma grand'mère travaillait sans cesse. On avait ôté la hotte et retréci la fenêtre pour installer un chauffe-eau. Dans le séjour je jetais un regard rapide sur les deux placards muraux à l'emplacement des fausses fenêtres et passais la nuit ensuite, surexcitée, à me poser des tas de questions et à les poser à Zina que j'empêchais de dormir. Avait-elle vu la trappe sous le toit? Y avait-il toujours le chauffage central? Et la chaudière? Et les W.C ? N'étaient-ils pas turcs maintenant? Qu'était devenue la courette de la jeune Mme Toubiana qui chantait tout le temps? Il faudra demander à Karima!

 La petite fenêtre


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  Là le temps semble s'être arrêté. Je retrouvais même sur le petit balcon le vieux carrelage rouge usé qui avait été retiré ailleurs.
  J'ai pris les clichés du paysage de cette petite fenêtre d'où nous avions une vue extraordinaire.

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J'ai tenu aussi à m'y asseoir. J'aimais, assise en travers de cette fenêtre, étudier à cet endroit avec ce paysage et cette ouverture sur le ciel. J'ai depuis, où que je sois, un besoin quasi vital de voir le ciel.
  
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On a clos partiellement la fenêtre de la  cuisine qui s'ouvrait sur la courette intérieure où chantait la jeune Mme Toubiana, en dessous.

 A droite, l'entrée de l'appartement en réfection..



 

  La terrasse.

 " La Dame au nez pointu répondit que la terre
   Etait au premier occupant. "
 La Fontaine VII, 16. Le chat, la belette et le petit lapin.

Quand j'ai parlé de la terrasse, j'ai senti des réticences, mais la jeune femme qui était venue rendre visite à sa belle mére et à Karima avec ses deux petites filles se proposa de nous y conduire. Arrivée sur le palier du 5 ème étage, ce fut la stupéfaction ! Il était "occupé". Carreaux de faience, tapis, tentures, grilles."Propriété privée" ! la terrasse ? idem ! La buanderie, fermée à clef, est à l'usage exclusif de ceux qui l'avaient décrété ! La terrasse était ouverte pour permettre aux enfants  des "propriétaires" de jouer, probablement.

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Le palier du 5ème étage, fermé par une lourde grille peinte en bleu assortie aux faïences, est devenu, après travaux de réfection, faïences et grille, et aménagements avec tentures et tapis, annexe privée de l'appartement de l'étage !.

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  La terrasse ? Des grilles ! Des grilles ! Des grilles ! Partout des grilles ! Sur le toit !  Sur la verrière ! A côté de la buanderie !

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La terrasse était un extraordinaire belvédère, notre aire de jeux risqués aussi, elle est devenue une prison  " haute sécurité" ! En haut à gauche photo de la porte de la buanderie "off limit" aussi !

   A travers les volutes des grilles, avec quelques contorsions pour les photos, la terrasse reste un extraordinaire belvédère.

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  A droite la buanderie.

Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer la photo prise d'en haut de la terrasse de la grand'mère de Claude Pernice, rue du Cardinal Verdier derrière l'hôpital Mustapha à Alger. Elle ressemble tant à la nôtre avec ses tomettes rouges ! Les deux terrasses sont de magnifiques belvédères sur la mer à Alger et sur le goufre du Rhumel à Constantine.
 Mais sur la nôtre, à peine plus grande, aire de jeux risqués des enfants de l'immeuble, on pouvait grimper sur le toit et traverser une verrière au dessus du vide !

  La terrasse de la mamie a alger