Paul, notre enfance et adolescence

Paul notre enfance

 

Paul : notre enfance.  Photo du 16 mars 1937

 

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Mon oncle Paul, le plus jeune frère de ma mère, mon aîné de 5 ans, nous a toujours considérées, Josiane et moi, comme ses petites sœurs. Dans ces années de guerre, nous avons vécu sous le même toit, et beaucoup partagé de notre enfance, chez mes grands-parents, à Constantine.
Il était un garnement joueur, farceur, frondeur, indiscipliné, « petit dernier », chouchouté par sa mère, mais rieur, affectueux et généreux. Il usait ses culottes courtes et ses genoux sur une planche à roulettes de sa fabrication, une « carriole » avec laquelle il dévalait, en bas de l’immeuble, sous les arcades, le trottoir pentu de la rue Thiers. Je me souviens de ce costume à culottes courtes en flanelle moutarde, confectionné pour sa Bar-mitsva, qu’il s’est entêté à porter les jours suivants, sur sa planche, et, à son retour, des récriminations de Mireille, en période de pénurie où il nous fallait tout épargner.
Nous avions un cycle de jeux communs: tentative d’élevage de vers à soie dans des boîtes en carton garnies de feuilles de murier, d’araignées dont nous récupérions les poches d’œufs pour les enfermer dans des boîtes d’où finissait par surgir une multitude de minuscules araignées dont nous ne savions plus que faire, culture de pois chiches, de lentilles, de haricots sur du coton mouillé qui ne dépassait pas le stade de la germination. Nous achetions à de jeunes arabes des chardonnerets pris à la glue ou au lance pierres qui, à notre grand désarroi, en cage, ne survivaient pas longtemps. Nous collectionnions, l’été, les noyaux d’abricots. Les osselets, quémandés chez le boucher, bouillis et séchés, étaient teints au safran, à la pelure d’oignon ou peints avec le rose à ongles de Mireille, à son insu. Nous étions émerveillées des moirures et bigarrures de ses précieuses billes agates. Avec le petit os en Y, dégagé du bréchet de poulet, nous jouions à table à «Yadès » « j’y pense ». Une fois l’enjeu fixé, le plus souvent une bille ou une petite corvée domestique, Il ne fallait pas, par distraction, se laisser surprendre et, en l’absence de vainqueur, le jeu se poursuivait parfois jusqu’au lendemain.
Un de ses jeux préférés qu’on pouvait voir pratiquer aussi dans les rues et les cours d’école : le « sou follet », variante du plumfoot, sport traditionnel chinois mais sans règles.
Son « sou follet » dit « s’follet » était un sou de 25 centimes, troué, dans lequel il introduisait du papier découpé en fines lanières pour lui donner des ailes, un « volant » avec lequel il jonglait de la tête, des pieds et des genoux.

 

Le Nunez de notre enfance que j'ai photographié en Mars 2014, fermé comme tous les cinémas de Constantine.

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   Paul aimait aussi nous taquiner. Il chantait, en tapant lourdement des pieds, d’une voix caverneuse : « Boum ba ! Boum ba ! Watcha ! Watcha ! » Cris de Sioux emplumés avant la mise à mort, entendus au Nunez, dans le quartier arabe, le cinéma des westerns et des films de cape et d’épée, fréquenté surtout l’après-midi, par des gamins chahuteurs, qui essayaient de se faufiler sans payer. J’y ai vu, avec Paul, Laurel et Hardy, Bud Abbott et Lou Costello dans des films comiques américains insipides, au milieu des claquements de fauteuils, des cris et des sifflets d’une nuée de yaouleds déchaînés.
Paul endossait, surtout l’hiver, quand la nuit tombait tôt, un grand burnous noir à large capuchon de grand-père, rabattu sur le nez, et allumait une lampe de poche sous son visage. Il surgissait ainsi comme un diable, bras écartés, brusquement de n’importe quel coin noir de la maison. Frankenstein, Loup garou, momie géante, sauvages anthropophages, Dracula, tout y passait. Il nous terrorisait.
Tarzan était son jeu de rôle favori. En s’essayant au cri fameux de Johnny Weissmuller, après avoir gonflé ses biceps, il sautait du haut d’une grosse armoire, avec une liane imaginaire,directement sur un des lits en cuivre et fer forgé laqué blanc alignés dans la chambre des enfants. Les sommiers à ressorts métalliques s’écrasaient  jusqu’au sol, en grinçant sous le choc. Il nous invitait à le suivre dans ses exploits, mais nous nous contentions de sauter de la cheminée.

Ce n’était pas notre seul jeu à risque, Notre domaine était, au 5ème étage, la terrasse et le toit de l’immeuble qui surplombaient l’étroite rue Thiers et les gorges du Rhumel. J’ai longuement raconté cette terrasse et nos jeux.

Tarzan

 

Jeha et son âne

  JEHA

Paul était intarissable sur les gaffes du, selon les cas, facétieux ou « idiot du village » Jeha qui, pour gratter son oreille gauche, faisait tout le tour de sa tête avec sa main droite, qui croyait ou feignait avoir appris à lire à son âne, à penser à un dindon, qui sciait la branche sur laquelle il était assis, mais qui, malin et rusé, avec un clou, réussissait à récupérer, à moitié prix, sa maison qu’il avait vendue et, comble de l’insolence et de l'irrévérence, mentait même à Dieu. Les histoires, dans la tradition de la littérature orale des arabes et des juifs, naïves et moralisatrices, toujours drôles  de ce personnage légendaire aux mille visages du XVIème siècle se racontaient de génération en génération sur le pourtour sud de la Méditerranée. Tantôt idiot, tantôt sage, odieux ou attachant, honnête ou voleur, toujours facétieux, Jeha est, disait-on, tellement intelligent qu'il en devient bête ou il est si bête qu'il en devient intelligent. Ce héros populaire complexe et contradictoire, malin aux mille ruses mais assez sot ou poète pour prendre un nuage pour point de repère quand il enfouit un trésor était un véritable mythe.
Ces contes oraux transmis de génération en génération, fonds commun de morale avec les fabliaux, les fables de Pilpay, d’Esope, de Phèdre, de La Fontaine etc… édifient, même les enfants, sur tous les travers humains.
Nous nous traitions souvent entre nous de « Jeha » quand nous voulions nous moquer d’une maladresse ou d’une balourdise.

Parfois, enfants, nous nous sommes « crêpé le chignon », au sens propre, mais le combat était inégal parce que j’avais les cheveux longs et souvent des nattes et aucune prise sur les siens, coupés ras très courts.
Le régime pétainiste de Vichy nous avait jetés hors l’Ecole Publique, Paul, Josiane et moi, et nous avions tout le loisir de faire des bêtises, au grand dam de grand’mère qui usait facilement de l’injure en arabe et de Mireille, un peu injuste, et nous en profitions, qui donnait toujours tort à Paul puisqu’il était notre aîné.

PLUS TARD PAUL : NOTRE JEUNESSE.

Plus tard, dans les années 1950, nous étions si heureux de nous retrouver !  
Quand nous arrivions de Tlemcen où nous étions pensionnaires Josiane et moi pour passer à Constantine des vacances scolaires, Paul  nous promenait, nous présentait à ses amis, nous gâtait. Dans sa Peugeot 203, puis sa Citroën 11, nous allions à Collo à 110 km de Constantine. Le site était encore sauvage, et la crique que nous avions découverte, entourée de rochers mordorés, de chênes lièges verts, de tamaris, de lentisques et de genêts, paradisiaque. Le sable blond et chaud, l’eau couleur d’émeraude, limpide et douce, l’air tiède et lourd de parfums sauvages. Le soleil  de midi  léger sur les têtes mouillées. Et le chant des cigales.
 Nous gardions sur notre peau de soleil, au goût de sel, cette odeur fruitée si particulière d’eau de mer, de sable éclaté, de poussière de sel, de mousse et de coquillages, que je ne retrouve plus aujourd’hui en Méditerranée.
Nous nagions, pêchions des oursins, ramassions des coquillages.
A Bône, à 156 km, nous allions aussi prendre des bains à Toche et danser à Bugeaud. A Philippeville, à 85km, nous fréquentions  la plage animée de Rusicade, avec ses  bohémiens qui se produisaient sur les trottoirs, chantaient au son des guitares et accordéons et ses vendeurs ambulants de   petites pêches kabyles, cacahouètes, «  bliblis »sucrés tricolores, glaces, sorbets au citron, menthe verte et limonade glacées.                                                     
Lors d’un réveillon fêté avec ses amies, nous avions fait beaucoup de route d’une plage à l’autre, essayé des bains la nuit, mangé des moules et des crevettes au petit matin et pas dormi pendant 36 heures ! Au retour, Paul conduisait toujours. Lucette Ténoudji, notre amie trop tôt disparue, notre ange gardien, l’empêchait de s’endormir au volant, en parlant sans arrêt et en l’obligeant à mâcher du chewing gum.                                                     
  Pendant son idylle avec Evelyne, mon amie de pension, Paul venait régulièrement à Alger où nous faisions des études supérieures. Alger est à 437km de Constantine ! Avec Evelyne et un copain de Paul, dandy à l’élégante nonchalance, devenu peu après, émigré en Israël, pionnier et soldat en kaki et pataugas, nous avons dansé à l’Aletti.
Deux ou trois fois, Paul est venu de Constantine à Alger conduit par un prétendant  maigrichon que j’avais surnommé « Mignon ». Mignon ne s’est pas assez vite découragé parce qu’il avait une grosse décapotable ! Il devait être amoureux, genre transi, pour avoir dit à Paul, et surtout rien à moi : « Qu’elle m’épouse ! Et après, elle pourra faire ce qu’elle veut ! ». Entendre : les études qu’elle veut, bien sûr ! Les choses ne se passaient pas comme aujourd’hui ! On épousait d’abord !
Ma mère l’aurait presque regardé d’un œil favorable ! Une marchandise ?
Quelle horreur ! Je me sentais humiliée des prétentions de cet avorton à la taille exiguë … Méchante, orgueilleuse jeunesse vraiment ! Les yeux du refus, du rejet sont injustes et cruels, mentent et déforment tout, autant que les yeux aveugles de l’amour dans l’autre sens. Une « cristallisation » à l’envers !
 Et justement, l’uniforme de ... qui finissait son service militaire à Alger commençait déjà à exercer, même de loin, tout son prestige sur ma

cervelle de 18 ans !    

                                                                           

                                            La plage et le casino de Rusicade

Sur cette plage nous avons une nuit dormi sur le sable sous les pilotis, par faute de chambre d’hôtel, en toute liberté et en toute sécurité !
Odeur du bois rongé par le sel, suintant d’humidité. Ecume des vagues roulée jusqu’à nos pieds et éclatée sur le sable. Bruit incessant du froissement de la mer toujours recommencée.  Court instant où le ciel  perd son soleil, où le jour bascule dans la nuit et le silence, étoiles dans le ciel immense et pur, vidé de la touffeur blanche du jour. Froid pénétrant du petit matin. Puis clarté blanche de  l’aube, le ciel qui s'embrase dans le rouge de l’aurore et l’immense bonheur du premier bain au soleil ! 
 L’innocence de l’Eden et la nature en fastueux cadeau !





 

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