Ma grand'mère Clara

 

  Grand-mère Clara
née et morte à Constantine (26 avril 1890 - 19 avril 1949)

 



                                                                 Ma mère Hélène avec une cousine (Alice Sultan ?) vers 1925
                                                                       A quelle occasion? Une"tania"? Pourim?
                                               Il ne s'agissait pas de leurs vêtements habituels.

 

Le costume hispano-judéo-arabe de ma grand'mère Clara.

Sur une photo de 1917, destinée à grand-père mobilisé à Biskra, grand' mère apparaît vêtue de la tenue traditionnelle des juives constantinoises avec, sur la tête, le petit cône caractéristique sur son foulard à franges noires : un hennin en miniature peut-être importé d'Espagne au Moyen Age : la "sarma" ou "kouffia" version réduite aussi du "tentour" traditionnel ancien des femmes druzes et libanaises (voir image ci-dessous). Dès 1919, à la demande de grand-père, elle renonça à cette tenue.

  Tentour liban
Grand'mère porte une fine chemise blanche aux manches amples retenues derrière sous une longue robe sans manches (la « djubba » en arabe dont « jupe » est l’avatar francisé en passant par la Sicile d’après le Robert) en tissus broché, lamé, au cou des louis d'or cousus sur un lien noir et, pour fermer le décolleté, une fibule (khlilettes) en or filigrané avec de petites perles baroques. On devine des bracelets presque jusqu'au coude sur le bras droit visible. Une assez riche parure en somme selon le goût oriental.
Autour d'elle, en contraste, signe de volonté d’assimilation, ses trois premiers enfants, habillés à l'européenne : à sa gauche, ma mère Hélène, impressionnée, l'air figé, un peu dur et les lèvres pincées, avec des bracelets aux deux poignées. Mon oncle Maurice, à sa droite, boudiné dans le costume marin mis à la mode en Europe par la reine Victoria en hommage à la Royal Navy et inauguré par Edouard VII enfant, et Eugène sur les genoux de grand’mère, très mignon dans sa longue robe festonnée qui cachait le"molleton" dans lequel on "enfagotait" les bébés. Les nourrissons étaient momifiés avec deux bandes: une fine pour le nombril et une épaisse pour retenir le molleton sous la poitrine. Cette pratique sévissait toujours dans les années 1950...
Grand'mère était encore très mince, mais peut-être pas très jolie.
Après sa "mue" en 1919, elle a offert toute son ancienne garde-robe traditionnelle à sa jeune belle- sœur Bellara que j'ai toujours vue habillée en judéo- arabe (sur une photo de famille datée 1947, Bellara est au centre). Grand'mère conserva jusqu'en 1942 deux somptueuses robes en velours pourpre brodées de fil d'or qu'elle avait reçues pour son mariage.

Comment grand' mère se défit des deux précieuses robes pourpres lourdes de broderies d’or qu'elle conservait depuis son mariage, depuis plus de trente ans, de son ancienne garde-robe judéo- arabe.
C'était en 1942, sous le régime de Vichy. Outre la pénurie, le magasin de tissus indigènes en gros du 4 rue Casanova avait été mis sous “administration aryenne”. Un "administrateur aryen ” imposé, la gêne s'installait dans la famille.
Une veille de fête, Pâque ou kippour, grand- père vendit le vélo de course de Georges (celui qui avait servi à transporter l’agneau) pour pouvoir célébrer dignement cette obligation religieuse.
Là-dessus, arrive au magasin, en délégation avec deux autres rabbins, le Président du Consistoire qui faisait sa tournée pour quêter l'argent nécessaire au mariage de deux jeunes filles nécessiteuses.
Grand-père rouvre le tiroir à peine refermé sur l'argent du vélo et en remet le contenu. On ne refuse pas une “mitsva”!
Paul, 14 ans, privé d'école par les lois de Vichy était présent : « Tout? Tu as tout donné? Et la fête?”.
Grand- père :”Dieu pourvoira, mon fils!”
Le même jour, se présente au magasin un riche client arabe, à la recherche de deux robes brodées d'or pour le mariage de sa fille. C'était une spécialité de grand-père avant la crise de 1929.
Grand-père hésite un peu, puis actionne la manivelle du téléphone qui reliait le magasin à la maison : “Clara! Qu'as-tu fait des deux robes de velours pourpre brodées d’or que tu avais reçues pour ton mariage? Acceptes-tu de t'en défaire?”
Grand'mère avait vécu bien d'autres renoncements!
L'acheteur comblé, invité à donner son prix, fut d'une grande générosité.
Grand-père s'adressant alors à Paul « Tu vois? Mon fils, Dieu ne laisse jamais toutes les portes fermées!”
  Ainsi disparut complètement la garde-robe judéo-arabe de grand'mère.


Tlemcen zerda chiche epouse de sion sicsic 2Tlemcen la mere d albert 2
 


 Zerda Chiche épouse de Sion Sicsic le frère de mon père. Très jolie parente de Tlemcen en costume traditionnel robe brodée d'or réservé à certaines fêtes ou cérémonies.
A gauche Zerda très élégante dans sa tenue européenne. Cette génération héritait d'une double culture.

Petales de roses
Fleur d oranger




La journée rose 

 
Pétales de roses et fleurs de bigaradier.

La distillation de l'eau de fleur d'oranger et de l'eau de rose était un rituel que nous célébrions, au printemps, comme une fête païenne, dans la joie, à la maison inondée de parfums.
Les Arabes, au marché, vendaient d'énormes sacs de délicates fleurs blanches ou rose pâle d'oranger bigaradier et de pétales de roses.
Jeune, grand'mère, vraie prêtresse de Flore, s'habillait de rose, pour l'occasion, avec un foulard rose sur la tête. Plus tard, elle se contentait de nouer un ruban rose sur l'alambic en zinc que l'on remontait de la cave une fois par an. A même le sol, sous l'alambic, un kanoun au charbon.
Au fur et à mesure que grand'mère recueillait l'extrait, elle étiquetait les flacons pour en indiquer la concentration: première bouteille, deuxième bouteille etc...Et elle suivait un "seder", un ordre rituel immuable: elle commençait toujours par l'eau de fleur d'oranger.
Une montagne de pétales et fleurs odorants sur un drap blanc au milieu de la cuisine, un alambic enrubanné de rose, la vapeur qui se condensait en gouttelettes qui roulaient dans le serpentin et, le soir, des flacons remplis d'une eau parfumée, c'était, pour nous, enfants, un enchantement, une journée magique: "la journée rose".
L'eau de fleur d'oranger « al maa zhar », « l’eau de chance » servait à adoucir le café, à parfumer les pâtisseries et les grenades de Roch Hachana, et à certains rituels religieux.

Mreuk
"M'reuk  pour eau de fleur d'oranger

 Le “m'reuch” l'aspersoir en argent massif ciselé et repoussé était en permanence sur le buffet rempli d'eau de fleur d'oranger pour le café. On en aspergeait les convives et les fidèles pendant les festivités et à la sortie de la synagogue. L’équivalent en quelque sorte du goupillon et de l'eau bénite, chez les chrétiens.
Pour les “Bar Mitsva” (littéralement “fils de la loi”) et pour “Simhat Torah” (la “joie de la Torah”) fête qui clôt la lecture annuelle du Pentateuque, marquée par des chants et des danses, les femmes, depuis le balcon où elles étaient tenues séparées des hommes à la synagogue, jetaient des dragées et aspergeaient les fidèles d'eau de fleur d'oranger.
Le “Chemache”, le bedeau, gardien de la synagogue, en versait aussi sur la main des fidèles, à la sortie.
Tous ces rites conféraient un caractère sacré à la fabrication de l'eau de fleur d'oranger.
Je possède un très beau “m'reuch” en argent massif, hérité de mes beaux-parents S…, mais je ne lui ai pas trouvé d’usage. Il est désaffecté. Mon oncle Paul dit qu'aujourd'hui, en Israël, on utilise de l'eau de Cologne à la synagogue. C'est banal et le rituel est vidé du symbolisme poétique de la fleur d'oranger.
Quant à l'eau de rose, « al maa ward », que Saladin fit transporter à Jérusalem reprise aux Croisés en 1187 par une caravane de 500 chameaux pour purifier la mosquée d’Omar et avec laquelle Mehmed II en 1453 purifia l’église byzantine de Constantinople avant de la convertir en mosquée, nous la réservions modestement à l'hygiène et à la toilette. On lui accordait des vertus adoucissantes pour les fesses rougies des bébés, les yeux congestionnés et toute sorte de petites misères de l'épiderme. Elle était le complément de l'huile d'amande douce et servait aussi de démaquillant pour les nez poudrés de la volatile poudre de riz rose qui se répandait en nuages même sur les cils et sourcils. Le poudrier avec sa petite glace et sa houppette de cygne était l'accessoire de maquillage indispensable et l'objet de toutes les convoitises pour les petites filles. On offrait un poudrier comme on offrait un bijou. Il y en avait de très précieux. Mais quand je suis arrivée à l'âge adulte, la poudre de riz et son “pompon” étaient passés de mode.
Et notre alambic et ses pétales parfumés remisés dans le Musée de nos souvenirs d'enfants.

 

 

 Alambic sur kanoun

Alambic sur kanoun à charbon