A Constantine années 1940..

 

                                                                                                                                   • • •

Retour de la famille à Constantine : Au 44 rue Thiers * : 1935-1957. (J'ai indiqué l'immeuble en rouge sur cette ancienne carte postale, l'immeuble contigu de L'Alliance juste à gauche n'a encore que 2 étages ).

 



      Août 1936 pendant les congés de mon père fonctionnaire à Oujda. En famille dans la salle à manger du 44 rue Thiers. : mes parents, mes grands parents, Georges, Mireille, Yolande, Paul.
Claude (2 ans et demi), à côté de Paul, et josiane ( 6 mois) sur les genoux de maman, ont bougé.

  Img 232

   Devant la même cheminée mais avec un autre miroir, en mars 2014, près de 78 ans après.
Aujourd’hui Mars 2014, 56 ans après mon départ de Constantine, je reviens sur les traces de mon enfance. Je reviens. Accueillie avec grande gentillesse  par les nouveaux occupants, j’ai revu cette salle à manger. Beaucoup plus grande, elle a gardé la taille des deux pièces réunies après la guerre. Elle est sobrement meublée.
Les lourds meubles Henri II à la mode à l'époque de mon enfance occupaient l'espace jadis. Les murs sont blancs aujourd'hui, la petite cheminée en marbre blanc est là mais sans le poêle, le carrelage de tomettes rouges remplacé par du comblanchien.

 Img 0236

En mars 2014, dans la salle à manger agrandie avec la gentille maman aux yeux bleus devant le placard qui contenait les traductions latines. On distingue aussi à gauche le 2ème placard mural où grand'mère rangeait les réserves, confitures et conserves, à l'usage exclusif de la semaine de la Pâque juive.

 

 Aujourd’hui, sur un plan récent de Constantine, je suis comme un voyageur égaré, sans boussole et sans soleil pour l’aider. Toutes les rues ont changé de nom et je ne retrouve souvent même pas leur tracé.
Mais ce 44 rue Thiers, en dépit de la guerre et de la misère autour de nous dont, enfants, nous étions inconscients, est de tous les lieux de passage de mon enfance et de mon adolescence, celui dont j’ai gardé le plus vif souvenir. ..
Les êtres dont j’ai partagé la vie et qui ne sont plus. Les bruits, les odeurs, l’atmosphère patriarcale, le judaïsme messianique mais ouvert et tolérant, le rêve sioniste aussi.

 

lac de djebel Ouach



A Djebel Ouach avec mes amis d'enfance Max, Jean Pierre et les petits cousins 8 Août 1951.  Avec oncle Maurice et Gina juillet 1946.

Et les paysages superbes d’une beauté écrasante (« al Dhama » : l’écrasante en Arabe) du rocher de Constantine fendu par les gorges du Rhumel. Et la «  forêt des pins » où mon grand-père jeune allait chanter avec les musiciens de Raymond leyris jusqu'à ce que le chant du rossignol leur réponde, à la tombée de la nuit !
Et à 12 km à l’est de Constantine les trois petits lacs de Djebel- Ouach où nous emmenait en auto, toute une marmaille, Zidane le chauffeur-livreur du magasin de grand-père !
Et la rivière où avec mes oncles Georges, Eugène ou Maurice qui, patiemment, se chargeaient d’accrocher des vers à nos hameçons et de débrouiller nos lignes, nous allions pêcher des poissons pleins d’arêtes !
Les gorges du Rhumel traversent toute la ville et Constantine, -l’antique Cirta- perchée sur un rocher abrupt, à demi penchée n’est accessible de trois côtés que par quatre ponts lancés au-dessus de l’Oued Rhumel dont les gorges à pic sont infranchissables.
Des fenêtres du 4e étage où nous habitions, au 44 rue Thiers, nous avions vraiment une vue unique. Certaines photos prises par mon père en 1936 du « Pont Suspendu » construit juste avant la 1ère guerre mondiale et inauguré le 19 avril 1912, le sont de la fenêtre de la salle à manger, comme la photo que j’ai prise moi-même le dimanche 4 septembre 1949, lors d’une intervention de pompiers pour un feu de broussailles sur les pentes du Rhumel. (Voir photo ci-dessous).
On surplombait les gorges dont les pentes, à la fin du Printemps, se couvraient de coquelicots éphémères. Ils ont ensuite disparu comme ont aussi disparu ces petites fleurs rouges à courtes tiges, les adonis, dont on ornait la table, dans une coupe d’eau à Pâque, et qu’on appelait « gouttes de sang ».
Malgré les fleurs, les gorges étaient sombres, dangereuses, mystérieuses, inquiétantes. La toponymie rend compte d’impressions mêlées d’admiration, de vertige, de malaise aussi : « Pont Suspendu », « Pont du Diable », « Boulevard de l’abîme » et en arabe : « al- dhama » : l’écrasante, « bled El Haoua » : la cité du vide.
On entendait crailler les corneilles qui nichaient dans les trous des rochers à pic, les stridulations des criquets entrecoupées de brusques silences l’été et le frôlement des chauves-souris occupées à leur chasse nocturne. Souvent aussi le grondement du Rhumel, quand, à l’automne, les eaux coulaient en torrent.
 Les orages, avec les phénomènes d’écho dans les gorges, étaient d’une somptuosité apocalyptique.

Le rhumel en crue


 Et le silence de la neige, troué soudain d'un long cri de rapace, féérique !

 
Constantine sous la neige
 Lors des violents tremblements de terre en 1946-1948 qui avaient chassé de Constantine une partie de la famille réfugiée à Philippeville, puis Alger, les sourds grondements des entrailles de la terre couvraient le cliquetis cristallin des verres qui, pendant d’interminables secondes, dansaient dans le haut vitré de la desserte de la salle à manger. Mais nous, enfants, inconscients du danger, excités par ce phénomène insolite, nous n’avions pas peur malgré la ruée des habitants affolés vers les squares.
Lors de la violente secousse qui nous a réveillés en Juillet 1996 au château de Faverges, en Savoie, j’ai tout de suite reconnu ce bruit singulier, 50 ans après, et je me suis rendormie aussitôt rassurée : « c’est un tremblement de terre ! » me suis-je dit… Je m’étais familiarisée, enfant, avec ces phénomènes à Constantine et j’oubliais la menace de la tour moyenâgeuse du Château de Faverges, les humeurs imprévisibles de la nature et la vulnérabilité humaine.

Nous avions cependant apprivoisé ce paysage sauvage impressionnant et ce décor familier perdait pour nous parfois de sa poésie et de son pouvoir de fascination quand on voyait des paysans arabes en burnous enjamber le parapet et s’accroupir sur le terre-plein en dessous (visible sur la carte postale ci-dessus). Les musulmans jamais debout, dit-on, par égard pour Allah !
Sans parler de ceux - c’est arrivé plusieurs fois – qui se couchaient sur le parapet, s’endormaient et dont il fallait aller récupérer les corps disloqués sur les pentes des gorges. Ces accidents font partie de mes cauchemars d’enfant.

 

   J’éprouve maintenant un malaise vertigineux en haut des gorges et claustrophobe au fond des gorges. Ce n’était pas le cas à Constantine, même sur le Pont Suspendu qui résonnait sous nos pas, oscillait au passage des véhicules à 175 mètres d’altitude et que nous empruntions pour aller au cimetière ou à l’hôpital.