Le massacre du 5 Août 1934

le massacre du 5 Aout 1934.

 

 

Joseph et Hocine . Années de guerre 1939-1945.

Un ou deux ans après notre arrivée à Constantine, Hocine a rejoint le cercle de famille autour du feu, sans perdre pour autant tout à fait son statut subalterne.
Il avait 13-14 ans environ, aidait un peu au ménage mais surtout aux courses et petites corvées : le four banal, les petits achats, monter de la cave les bûches ou les boules de coke l’hiver, la glace pour la petite glacière l’été, les marchés tous les jours.

   Joseph
Mais cette dernière charge revenait surtout à Joseph, employé aussi au magasin de mon grand-père, un pauvre Juif, père de famille nombreuse, alcoolique, qui découpait de larges trous dans ses godasses de cuir informes parce qu’il avait des cors.
Il était malodorant, transpirait, tremblait, s’empêtrait dans les comptes qu’il rendait à grand’mère qui se disputait continuellement avec lui. Sans cesse, il soulevait sa casquette crasseuse pour s’éponger le front. Son pantalon de récupération troué au genou, trop grand pour lui, était retenu à la taille par une ficelle.
Je revois ce malheureux Joseph, courbé sous un énorme bloc de glace qu’il portait sur l’épaule, un sac de jute posé en capuchon sur sa tête, dégoulinant de sueur et de glace fondue après avoir monté péniblement les 4 étages. Parfois il avait attendu des heures depuis l’aurore pour en obtenir.
On conservait la glace dans une petite glacière, et aussi, enveloppée dans de vieilles couvertures, dans de grandes bassines en zinc. La matière plastique nous était inconnue. On débitait la glace au couteau et au marteau. Pour conserver l’eau fraîche, on utilisait aussi des « gargoulettes », cruches poreuses en argile, ou des récipients en verre, entourés de linges mouillés : souvent des bouteilles dans des chaussettes de laine.
Joseph était aussi chargé de remplir, à la cave, les bouteilles du vin blanc et rosé kasher tiré de gros tonneaux que grand-père commandait chez Kanoui à Alger. Là il s’attardait beaucoup et remontait l’œil trouble et le pas chancelant. Pourquoi aussi tenter le diable ?
Pauvre Joseph ! Qu’est devenu ce malheureux après 1962 s’il avait survécu ?


  
                                      Hocine


Pour en revenir à Hocine, il avait été conduit, un jour, loqueteux, pouilleux, pieds nus, de son douar chez mes grands-parents  par  son frère aîné âgé d’environ 15 ou 16 ans qui travaillait dans la famille Sarbib. La misère était grande chez les Arabes et beaucoup de Juifs aussi, surtout pendant la guerre.
Ma grand’mère a donné à l’adolescent de l’argent et du linge propre, pas tout à fait à ses mesures, et l’a envoyé directement au bain maure, sans même le faire entrer dans l’appartement, en lui recommandant de se faire raser la tête et de jeter toutes ses hardes à la poubelle. Les poux et le typhus étaient un terrible fléau. En 1941, Pierre Cohen-Solal, le jeune oncle de 27 ans de mon mari est mort du typhus à Constantine. Et aussi la même année, au collège de Sétif où il était pensionnaire, un jeune Bougiote de ses amis, Paul Courand, âgé de 17 ans. Et toujours en 1941, une épidémie de typhoïde frappa, entre autres, mon oncle Maurice. Les enfants de la famille furent recueillis par Suzette jusqu’à la guérison. Poux, puces, punaises, blattes proliféraient partout. Pénurie de savon, de produits désinfectants et de médicaments ! Rareté de l’eau ! Pauvreté et promiscuité ! Impuissance de la médecine ! Jusqu’à l’arrivée des Américains, de la D.D.T. du savon et de la pénicilline inconnue jusque-là !
Hocine, donc, est revenu du hammam et s’est attaché à la famille. Il souffrait de malaria et ses crises, malgré la quinine, étaient fréquentes. Il était secoué alors de violents tremblements et suait sur sa literie qui sentait l’urine et qu’il repliait le matin. Grand’mère et Mireille le soignaient comme l’un des enfants.
Bien plus tard, dans les années 50, il avait été promu employé du magasin de tissus. Josiane et moi étions en vacances à Constantine et nous l’avons rencontré par hasard rue Nationale, métamorphosé, correctement vêtu et si heureux de nous voir : « Claudette ! Josiane ! ». Il nous aurait bien embrassées mais. ..
Certes, au quotidien, nous vivions dans une relative harmonie avec les Arabes, depuis des siècles, nous les Juifs, mais chaque communauté dans son quartier et avec les siens : Le quartier juif : Kar Chara, le quartier arabe, et, avec la colonisation, le quartier dit : « européen ». Seule l’école fut un lieu extraordinaire de brassage et d’assimilation, mais les enfants arabes étaient minoritaires à l’école de Jules Ferry.


Les massacres du 5 août 1934: Pogrom antijuif à Constantine.


« Ce jour-là la France était absente ».

Bilan du pogrom : victimes juives : 25 morts, 500 blessés, 325 magasins pillés, plus de 30 appartements saccagés et 4 immeubles incendiés. Sur les 350 interpellations, une dizaine de détenus seulement furent jugés pour coups et blessures volontaires ou meurtre. Rappel : Constantine comptait 12000 juifs en 1941.

Nous évitions les quartiers arabes et depuis les massacres du 5 août 1934 qui, outre les saccages et pillages, avaient endeuillé la communauté juive de Constantine et fait 25 victimes** dont 6 femmes et 5 enfants et 500 blessés, nous vivions dans la méfiance et la sourde crainte d’un nouveau « pogrom » des Arabes, encouragé par l’antisémitisme d’Etat et ambiant et l'héritage culturel chez les musulmans : mépris atavique associé à la dhimitude des juifs jusqu'au décret Crémieux. Avance " fils de juif ! " à l'adresse de l'âne rétif par exemple, injure du paysan arabe. je l'entendais encore dans mon enfance.
 Puis ressentiment des arabes colonisés à l'égard des juifs sortis  de la dhimmitude et de l'indigénat, devenus citoyens français en 1870 donc citoyens de la France, puissance occupante.
De toute façon, ce massacre du 5 Août 1934 a été déclenché par une rumeur, fondée ou pas, concernant un acte sacrilège commis par un  ivrogne juif  contre une mosquée. Donc le motif était d'ordre religieux, un acte "sacrilège" comme pour les "Charlies", ce qui n'a pas empêché en 1934 le parti communiste local à propos des malheureuses victimes de ce quartier pauvre de justifier ce carnage de "vautours capitalistes".
Il faut à tous les idéologues lâches et bornés une "figure christique" pour donner du sens à leur combat, hier en 1934, "le prolétaire", puis le "colonisé", mais toujours le même bouc émissaire : le juif c'est-à-dire hier en 1934 les 5  enfants juifs innocents dont 2  Halimi  à Constantine et aujourd'hui à Paris en 2012, 3 écoliers français d'une école juive.
 Voilà ce que m'écrit le 26 oct 2015 un parent et ami de ma génération :

Je ne me souviens pas d'avoir essuyé d'injures antisémites de la part de musulmans tlemcéniens. Des "voies de fait" oui, et dès mon arrivée à Tlemcen en décembre 1938: les jeunes arabes sortant de leur école nous poursuivaient dès notre sortie de l'école publique voisine pour nous chiper nos bérets mais ce n'étaient là que des gamineries sauf qu'ils s'en prenaient de préférence aux juifs plutôt qu'aux autres.
En revanche je me souviens bien de l'expression qu'employaient les fellahs pour faire avancer leur âne récalcitrant:"zed l'youdi ben l'youdi lakhol" i.e. "avance, juif, fils de juif!".C'est bien du fond des âges que viennent ces assimilations aux bêtes les plus repoussantes, les porcs, les singes, les chiens, les ânes. C'est encore le cas aujourd'hui et même Mahmoud Abbas y a recours.
L'antisémitisme des chrétiens était,à l'époque, plus palpable. Nous en percevions quotidiennement l'expression auprès des clients du Café du Musée situé dans notre rue qui s'esclaffaient chaque fois que l'un des leurs lâchait une vanne contre les youpins:
"rien qu'à la forme de ton péton on on on;
on voit bien qu' tés un sale youpin, Mr Benzakin, tsoin !


 Le pogrom de 1934 eut lieu à Constantine mais aussi à Ain Beida, Sétif et divers villages de l’Est. Le climat s’apaisa un temps, après la guerre, la défaite nazie et la découverte des camps. Le peuple juif pensait avoir recouvré sa dignité et trouvé, enfin, sa normalité, mais la bête immonde millénaire que nous croyions abattue, l’hydre immortelle de l’antisémitisme aux multiples têtes  - religieuse ou sociale ou nationaliste ou idéologique ou raciste... ou...est-il besoin de raison ? toujours facile contre  une minorité désarmée-  ne faisait que somnoler !
 Mais désormais cette minorité enfin armée après 2000 ans est forcément accusée de tous les maux. L'ONU a tranché cette semaine Novembre 2015 : 20 condamnations contre Israël, "le juif des nations" et 3 contre le reste de l'univers : dictatures criminelles, appropriations territoriales, lapidations, décapitations, viols légalisés, emprisonnements arbitraires et tortures, massacres de masse, crimes de guerre, génocides des autres pays ne sont pas comptabilisés. Ce serait trop long sûrement ! Et fatiguant ! Mais les juifs on les a toujours sous la main, boucs émissaires 
pratiques puisqu'ils ne sont qu'une toute petite minorité ! Ils restent une minorité puisqu'on les massacre au fur et à mesure.
 On peut même mettre une étiquette jaune sur les produits israéliens,  pour les stigmatiser. Tiens "jaune"? comme la rouelle jaune du Concile de Latran ou l'étoile jaune ?
Les communistes en 1934 expliquaient, justifiaient, excusaient ? : « Le 5 août à Constantine, ce n’est pas contre les travailleurs juifs, mais contre l’impérialisme et ses vautours que les opprimés arabes se sont révoltés ». (Sic) (Aux Archives de la France d’Outre-Mer sept. 1934, 9 h 52, tract émanant des communistes locaux)..
Aujourd'hui les mêmes qui ont choisi une autre "figure christique", trouvent des excuses pour le meurtre d'enfants français juifs au nom d'un combat "anticolonialiste" dévoyé et anachronique, alors que les intéressés, après avoir  chassé ou contraint à l'exil 1000000 de juifs des pays arabes, luttent depuis 1948  pour une toute petite parcelle de la " terre d'Islam" à "reconquérir" au nom du Panarabisme (Nasser et Khadafi) ou/et de l'Islam (les ayatollas iraniens (perses et non arabes) chiites, le Heztbola libanais chiite, Daesh sunnite etc...) comme les Croisés du Moyen-Age ou les Catholiques de l'Inquisition  massacraient les juifs au nom du Christ. Le combat change de visage et d'alibi pour justifier le déferlement de la haine et de la barbarie mais le bouc émissaire ne change pas depuis 2000 ans !
Quand on pense à la misère qui régnait dans le quartier juif dans les années 1930  et aux victimes ! des vautours? 6 femmes dont une jeune sage femme de 24 ans Aurélia Attali, une concierge de 65 ans avec sa bru et ses 2 petites filles égorgées, 5 enfants de 4 à 14 ans la plupart "cou sectionné"? Et au prétexte et aux fausses rumeurs qui ont donné lieu au déchaînement de la barbarie !
Comme il est confortable et rassurant pour l’estime de soi-même, de plaquer sur une réalité gênante et inacceptable que l’on refuse d’affronter ou seulement de voir, des slogans idéologiques passe-partout ! C’est un air connu, commode et pas encore démodé !
Chez les Européens : métropolitains, espagnols, italiens, maltais etc… l’antisémitisme était virulent et le massacre eut lieu dans la carence la plus totale des autorités locales.
Notre ami très proche Roland Halimi**, maintenant décédé, témoigne : « les émeutiers se sont servi de lessiveuses comme billots. Toute ma famille a été égorgée ». (On vient d’entendre sur les Champs-Elysées, à Paris, en France, au XXIème siècle, hurler en arabe, -j’ai vu la vidéo- : « égorgez les Juifs ! », lors de la manifestation du 15 septembre 2012 contre un film ignoble offensant pour les Musulmans.) Ma blessure s’est rouverte !
Roland Halimi avait 11 ans à l’époque de la tragédie. Son père Alphonse Halimi, ses sœurs Janine 6 ans, Mady 8 ans et sa mère Fortunée Halimi ont été égorgés sous ses yeux alors qu’il se cachait dans une chatière où il avait l’habitude de jouer dans un grenier au fond d’une terrasse. Pour couvrir sa retraite, son père avait fait basculer vers cette chatière un gros meuble en bois. Les deux petites filles étaient restées accrochées à leur mère. Roland Halimi  témoigne : « C’est de derrière ce meuble que j’ai pu observer tout ce qui s’est passé. Des choses absolument affreuses. C’est la première fois que j’en parle … Toute ma famille a été égorgée. Pendant son affreux martyre, j’entendais mon père hurler d’une voix terrible le « Chemah Israël ». (Témoignage recueilli lors du 50ème anniversaire du massacre de Constantine). Cf. document joint. 


**  Roland Halimi était un homme exceptionnellement humain et attentif aux autres. Ses terribles épreuves n'avaient pas entamé sa générosité. Jacques, mon mari, se souvient encore avec émotion des paroles qu'il a prononcées lors de leur première rencontre et moi, lors d'une soirée pour un mariage, du plus beau et pur compliment qu'on m'ait jamais fait. Il était prêt à tous les dévouements. Il fut mobilisé dans la 1 ère armée en 1943 et de prestigieuses décorations récompensèrent sa conduite  courageuse.    

 

 

   LA TRAPPE SOUS LE TOIT.




Chez mes grands-parents, pendant la guerre, au fond d’un court et étroit couloir sombre qui menait à la chambre des enfants et se terminait en cul de sac, une échelle permettait d’accéder à une trappe sous le toit.
Grand’mère nous disait : « Si des émeutiers arabes arrivent, vous vous cachez là-haut et vous ne parlez pas, vous ne bougez pas ! ». Le traumatisme du 5 août 1934 était encore vivace dans les années 1940 !
Cet endroit me remplissait d’autant plus d’effroi qu’il avait été transformé en véritable caverne d’Ali Baba.
Dans l’ombre, s’entassaient de gros sacs de jute boursouflés, difformes, remplis de légumes secs, farine, semoule, café vert en grain et aussi de très gros pains de sucre coniques, d’énormes jarres d’olives vertes et noires, de miel épais et d’huile d’olive à l’odeur puissante qui figeait l’hiver et qu’on puisait difficilement à la louche. Une insolite épicerie aux odeurs mêlées derrière un simple rideau.
Mais, dans l’ensemble, à Constantine, enfants, ma sœur et moi avons vécu ces années chez mes grands-parents, malgré la guerre, les lois de Vichy et notre renvoi de l’école en octobre 1941 (cause de notre présence à Constantine) dans une rassurante sérénité, protégées par l’affection des adultes, en « vase clos ».
Notre vie était bien réglée et sécurisante pour deux petites filles très ballottées jusque-là. Ma petite tante Mireille, seulement de dix ans mon aînée, nous entourait d’affection, s’occupait de nos jeux qu’elle partageait parfois, de notre travail scolaire. Elle illustrait de dessins nos « cahiers de poésie ». Elle était gaie et chantait. Nous l’aimions. Grand’mère, dévouée et bienveillante, régnait sur ses fourneaux et sur Joseph et nous houspillait mollement. Nous respections grand-père, son autorité affectueuse, sa culture et sa foi. Nous nous disputions avec Paul à qui Mireille donnait toujours tort puisqu’il était l’aîné. Chacun était à sa place. Le monde était en ordre.

 

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