coda

 

CODA.
Notre famille n'en avait pas fini avec les bombes.
 Vers la fin des années 1960, au petit matin, je ne suis pas sûre de l'heure, nous dormions.
Le ministre de l'intérieur Raymond Marcellin était plongé dans la lecture de Stendhal dans son grand appartement haussmannien, Avenue de Breteuil.
Ce fut une terrible implosion dans la cour intérieure commune à plusieurs immeubles. Sous le souffle, vitres explosées, pulvérisées, rideaux déchiquetés, impacts sur les murs, sur les meubles, garniture de crédence brisée  dans notre salle à manger.
 La bombe placée sur le palier devant l'appartement du 4ème étage dans l'immeuble en face visait le Ministre Marcellin dont le général de Gaulle avait salué l'arrivée au gouvernement d'une exclamation satisfaite : "Enfin Fouché, le vrai !". De ceux qui savent mettre au pas les agitateurs et un terme à la "chienlit".
 Donc notre Fouché du XXème siècle avait des ennemis de tout bord, beaucoup d'ennemis. Notre siècle a connu Action Directe, les Brigades Rouges, la Bande à Baader etc... Le ministre avait dissous 12 mouvements révolutionnaires de gauche et 2 organisations d'extrême droite. Il interdisait tous les mouvements jugés subversifs, les journaux comme Hara Kiri dont Charlie* hebdo prit la relève, aussi nous ne sûmes jamais d'où venait la bombe.
Extrême Gauche? Extrême Droite? Autonomistes bretons du FLB Front de Libération de la Bretagne ?
Les destructions dans l'immeuble en face étaient considérables, la déflagration avait exercé une poussée de près de 300 tonnes sur les murs. La bombe chargée de dynamite était destinée à tuer.
 Le ministre indemne, tâtonnant au milieu des décombres dans la poussière et la fumée, cherchait son chien dans les gravats. L'animal terrorisé avait trouvé refuge sous la table de la cuisine.
 Seules dans notre appartement la chambre de Pascale, la salle à manger et la
cuisine  s'ouvraient sur la cour intérieure. J'ai cru d'abord à une explosion du chauffage au gaz que nous avions rapporté d'El Biar Alger dans la chambre de Pascale -les chambres dans ces immeubles anciens à chauffage collectif n’étaient pas chauffées- et je me suis précipitée en hurlant.
 Pascale sous son édredon recouvert de débris de verre ne bougeait pas, le mur au-dessus de sa tête criblé d'éclats, elle continuait à dormir. J'ai bien cru qu'elle était morte.
En face l'animateur de radio Pierre Bellemare en robe de chambre criait à sa fenêtre sur la cour :"je n'ai plus de porte, il n'y a plus d'escaliers, appelez les secours, appelez les pompiers ! " Sa porte blindée avait été projetée jusque sur le balcon qui donnait sur l'Avenue de Breteuil. L'escalier s'était effondré. L'ascenseur s'était fiché dans le plafond du 7ème étage. Par miracle il n'y eut ni blessés ni victimes.
 C'est donc en France que j'ai éprouvé ma plus grande frayeur, à cause de ma fille et de la puissance de l'engin de mort.
 La MAIF généreuse puisque je n'étais pas propriétaire de l'appartement m'offrit des rideaux neufs. Les vitres et le reste des dégâts c'était pour l'assurance de la grande famille propriétaire de l'immeuble.
 
*Charlie en référence à Charles de Gaulle comme l'a révélé Wolinski. Après tout nous le sommes tous un peu.

Dans cet immeuble nous avons aussi vécu une vraie tragédie. L’assassinat du ministre Fontanet.
Le fils du ministre,  Xavier Fontanet, son épouse et ses enfants occupaient le grand appartement du 6ème au-dessus de nous  54 avenue de Saxe.
Un nouveau journal « J’informe » fondé en 1977 pour un nouveau parti politique, je pense, s’élaborait  sur nos têtes avec quelques secrétaires à talons qui piétinaient toute la journée dans la partie réception de l’appartement pour classer des documents. Le soir des réunions .  Ce journal dont on nous a offert le 1er numéro fut un échec commercial et ne dura que quelques mois. 
Dans l’autre partie privée de ce grand appartement quelques petits couraient partout en toute liberté avec des copains que la baby sitter ramassait devant l’école, « tous les chiens perdus du quartier » disais-je, excédée, dans l’incapacité de me concentrer sur mes copies. Le mercredi et les weekends c’était quartier libre pour eux dans les longs couloirs aux vieux parquets disjoints. J’ai tout essayé. J’ai menacé et même donné des tapis  rapportés d’Algérie pour amortir les chocs sur les parquets nus. Je ne les ai jamais récupérés.
Aussi dans la nuit, le 2 février 1980, courses bruyantes dans les couloirs, portes qui claquent, agitation insolite. Réveillée en sursaut, furieuse, j’ai dû insulter.
Ce n’est que le lendemain matin que nous avons appris que le ministre avait été découvert dans la rue au pied de son immeuble victime d’un assassinat. Peu après minuit des individus en voiture ont tiré sur lui avec une arme 11,43.
Le ministre Fontanet  mourra  à l’hôpital Laennec le lendemain. Cet assassinat ne sera jamais élucidé.
 Ce fut le troisième ministre à périr de mort violente sous le septennat de Valery Giscard d’Estaing. Jean de Broglie sur un trottoir parisien, Robert Boulin retrouvé dans un étang de la forêt de Rambouillet et Joseph Fontanet.

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