1940-1950 Kar chara quartier juif

Jadis Kar chara


Chez mes grands-parents Melki

           Constantine « Kar Chara », le quartier juif, années 40-50.

A Constantine, la « Jérusalem de l’Est », l’autre étant Tlemcen, les Juifs, évacués de la place Sidi El-kitani, par souci d’urbanisme, avaient été rassemblés et parqués, au XVIIIème siècle, dans un espace qui venait buter contre le ravin sur la rive gauche du Rhumel par ordre du bey Salah (1771-1792) : le quartier au bord du gouffre dit « Kar Chara » le bas ou le cul de la ville.
Dans les années 1940-1950, les Juifs constantinois (12.000 en tout en 1941) vivaient encore en très grand nombre à « Kar Chara ». Tous ont quitté la ville pour un exode définitif.






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Dans la boucle du Rhumel entre le Pont de Sidi Rached et le Pont de Sidi M’Cid, vivaient trois communautés distinctes, les Juifs, les Arabes, et les Européens. Mais les frontières n’étaient ni nettes, ni étanches au XXème siècle.
Du quartier Juif on entendait les Cloches de la Cathédrale, les appels à la prière des muezzins sur leurs minarets blancs, le canon du Ramadan et même les cigognes qui claquettaient sur les toits aux tuiles rouges des maisons du quartier arabe.

Dès les années 1920, la population européenne et une large frange de la population juive quittaient la vieille ville sur son piton rocheux enserré, sur trois côtés, dans une boucle du Rhumel pour essaimer vers les faubourgs qui se développèrent : au sud-ouest, la butte du Koudiat-aty arasée, le quartier St Jean, plus à l’ouest Bellevue, au nord El Kantara, au nord-est, le faubourg Lamy et deux quartiers de Sidi Mabrouk vers le plateau du Mansourah.
 
 
PlaqueruegrandExtremite de la rue grant

La plaque de la rue Grand aujourd'hui (Mars2014) en ruines.      Extrémité de la rue Grand à droite.                                                                                                                                              

Les rues Vieux et Grand, aux noms d’une graphie ancienne au charme désuet, étaient au centre du quartier juif d’origine.
La vieille ville juive formait un enchevêtrement de petites rues étroites avec des maisons mauresques à encorbellements qui rétrécissaient et assombrissaient encore l’espace et de places : « Place des Galettes » « Place Négrier »(marché d'esclaves de l'Afrique subsaharienne à l'époque ottomane ou Général Oscar Négrier?).
 
La rue Vieux a été la 1ère "rue", l’artère principale avant d’avoir été en partie débaptisée. Elle apparaît sur les plans de 1888, 1895 etc. et pas encore la rue Grand, "grande" relativement aux autres venelles enchevêtrées qui ne méritaient pas le nom de "rue" et auxquelles on ne donnait même pas de nom.










Les 3 photos ci-dessous ont été prises en Mars 2014.

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 Le quartier fut agrandi, au début du XXème siècle, de nouvelles voies tracées. Des maisons d’habitation de type occidental, avec plusieurs étages et fenêtres ouvertes sur des balcons aux garde-fous en fer forgé, furent construites rue Thiers sur les contreforts du Rhumel, ( Thiers*  en hommage au 1er Président de la IIIème République française après la chute du Second Empire en 1870, l'année du décret Crémieux ) et rue de France.
Nous habitions dans la petite partie de la rue Thiers, très pentue et en épingle à cheveux, qui surplombait le Rhumel et les gorges, sous des arcades, au 4e étage du 44 rue Thiers qui communiqua à cause de la déclivité avec le 2ème étage du 36 rue Thiers, une fois des cloisons abattues, après la guerre et le retour des jeunes hommes.
 La rue de France menait à la ville européenne par la rue Caraman et la Place de la Brèche.

  Les juifs les plus pauvres continuaient à vivre autour des rues Grand et Vieux dans les vieilles maisons du quartier juif d'origine, des familles le plus souvent très modestes et une petite bourgeoisie émancipée  habitaient les nouvelles constructions rue Thiers et rue de France ou de petites maisons dans les faubourgs toujours près de leurs synagogues.
 En 1941, après l’abrogation du décret Crémieux, les Juifs n’appartenant plus à la « Nation Française », les zélés  antisémites et anglophobes sectateurs de la « Révolution Nationale » de Vichy poussèrent leur mesquinerie haineuse  jusqu’à débaptiser la rue de France** qui devint pour un temps « rue d’Angleterre », ce pays étant, bien entendu, l’ennemi  de Mers-el-Kebir et le refuge de « l’Anti- France » après l’appel du 18 juin 1940.  La rue "de France" artère principale du quartier juif renvoyait à la récente citoyenneté française des juifs d'Algérie par le décret Crémieux en 1870. Le régime de Pétain abrogeait le décret Crémieux et dans la foulée le nom de la rue des juifs mis hors de France !
 Mais, peut-être, le sens du ridicule retrouvé – outre qu’il existait déjà un boulevard d’Angleterre et que tout cela était bien confus- le consensus se fit sur « rue du Lycée " moins « connoté » comme on aime dire aujourd’hui. 
Le grand Lycée de garçons, visible au bout de la rue ex Thiers sur la photo ci-dessous deviendra Lycée d'Aumale en 1942.
Pour les habitants, la rue resta « de France », du pays France dont on voulait les exclure, mais le vent de l’Histoire faisant tourner la grande roue du temps plus vite qu’une girouette, la rue s’appelle maintenant « rue du 19 juin 1965 » (coup d’Etat de Boumediene) après avoir été appelée, un temps aussi, rue du Sergent Atlan, soldat juif « mort pour la France ». Mais le vent de l’Histoire !

Depuis des siècles, selon le caprice du Prince et la veulerie des hommes, les juifs, minoritaires, vivaient dans une paix toujours bien relative ou étaient méprisés,(mépris atavique des arabes musulmans depuis des siècles associé à la dhimmitude des juifs) spoliés, humiliés, pourchassés, persécutés et massacrés comme lors du Pogrom arabe du 5 aout 1934 à Constantine qui outre les saccages et pillages, fit 25 victimes juives dont 6 femmes et 5 enfants, 500 blessés, 325 magasins pillés, 4 immeubles incendiés, 30 appartements saccagés (voir ci-dessous le texte : massacre du 5 Août 1934 bien avant le " problème des implatations en Cisjordanie "occupée" puisqu'Israël n'existait pas ) ou lors des campagnes antisémites haineuses des Max Régis, Morinaud (maire de Constantine à partir de 1901, pendant l’affaire Dreyfus) et consorts qui défilaient dans le quartier juif durant les élections en hurlant : « mort aux juifs ! » ou « voter Bourceret , c’est voter juif ! » candidat représenté sur les affiches avec une chéchia rouge sur la tête.
 Ma tante Yolande, née le 1er mai 1919 se souvient, enfant, avoir été terrorisée par leurs cris, s’être recroquevillée dans un coin du balcon au 3e étage, 2 rue Thiers, agrippée au garde-fou, le regard fixé sur la porte du Lycée de garçons au fond de la rue, apeurée, sûre de « voir arriver la mort » (sic) par là.

 
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La rue Thiers inchangée en 2014 ( autos exceptées) et, au fond de la rue, on aperçoit le Lycée de Garçons que Yolande terrorisée apercevait de son balcon du 3ème étage, 2 rue Thiers à gauche de la photo.

*Thiers: 1er Président de la IIIème République de 1870 après Sedan et la chute du Second Empire jusqu'au au 24 Mai 1873.

 ** Voilà ce que j'ai écrit en Mars 2014 après un voyage de retour à Constantine : "Direction rue de France, curieusement désignée ainsi encore par des habitants ! Autre paradoxe ! rue de France, rue Casanova, rue " Roll " ( Rouhault de Fleury) ne sont pas désignées autrement, à ma connaissance, par beaucoup ! La rue de France a tenu bon ! Elle a résisté à rue d'Angleterre, puis du Lycée sous Pétain, à rue du Sergent Atlan après la 2ème guerre mondiale et même à 19 Juin 1965 !  Un commerçant à qui je demandais le nouveau nom de la rue me répondit étonné de ma question : rue de France. Il faut reconnaître que 19 juin 1965 c'est moins facile à dire et à retenir !  rue du coup d'Etat c'est mal porté ! Et Boumediene a mieux pour le célébrer ! L'aéroport international par exemple. Les édiles sont parfois en panne d'inspiration ! Donc la rue de France de mon enfance est toujours de France en 2014 !" de cette France mise pourtant dehors en 1962.

 
Pogrom du 5 Août 1934


  Ma mère est née le 8 Mars 1913 au 79 rue Vieux, en plein quartier juif. La rue Vieux qui traversait à cette époque-là tout le quartier, était une rue étroite et sombre, mais moins que d’autres ruelles en réseaux, un vrai coupe gorge, la nuit, sans éclairage dans les années 1900-1910… Grand-père racontait comment, un soir, alors qu’il revenait d’une réunion d’études talmudiques, pris de panique, dans une obscurité d’encre, il a tiré en l’air. Il sortait donc armé d’un révolver. Son père, Haï Melki, était sergent de police, récompensé d’une médaille de bronze pour son dévouement lors d’une épidémie de typhus en 1893. « Actes de courage et de dévouement » dit le Livre d’or du dévouement. (J’en détiens une photocopie).

 La vie, outre l'insécurité, l’extrême pauvreté, la promiscuité, l’insalubrité et la situation sanitaire, ne devait pas être sereine dans ces misérables venelles, au début du siècle. Le jeune couple partageait la vie des parents de mon grand-père, selon l’usage de l’époque, et mon grand-père empruntait, peut-être, un pistolet à son père lors de ses sorties nocturnes.
Au 79 rue Vieux naquirent aussi mes oncles Maurice le 14.2.1915 et Eugène le 2.6.1918 l’année de la mort du grand père Haï.


 Puis la famille s’installa, avec la grand’mère, née Radia Toubiana, au 2 rue Thiers, au 3e étage, dans un appartement moderne où sont nés Yolande le 1.5.1919, puis Georges le 10.5.1921, Mireille 28.9.1922 et Juliette 23.12.1923 qui décédera le 31 mai 1928 après quelques jours de fièvre inexpliquée.
 A la naissance de Paul, le 11.10.1928 cet appartement fut cédé, avec tous ses meubles, à la jeune sœur de grand- père Bellara, épouse de Simon Zemmour, quand la famille acheta une petite villa « Les Glycines » au 2 avenue Guynemer, au faubourg d’El Kantara où habitait déjà un frère de ma grand-mère : Abraham Sultan.
Deux grands pas dans la promotion sociale : de la maison mauresque des vieux quartiers à un appartement aéré et salubre de style européen puis à la villa hors de Ka Chara. Hélas ! La crise de 1929 mit un terme provisoire à cette prospérité. La famille quitta Constantine pour Tlemcen, et ne revint qu’au printemps 1935 heureusement après le pogrom du 5 Août 1934 dans leur quartier. Ils l'ont vécu de loin

mais le traumatisme resta vivace durant toute mon enfance.


Les juifs n’étaient plus depuis 1870 des Judéo-arabes « Youd al Arab », ( la photo ci-contre des deux petits date de la moitié du XIXème siècle probablement avant le Décret Crémieux) "les juifs des arabes", jadis dhimmis, mais des citoyens français libres et ils en étaient fiers. Beaucoup renoncèrent complètement aux prénoms arabes, même dans l'intimité et, pour s'inscrire à l'Etat Civil, ils adoptèrent des prénoms Second Empire.
Ma grand’mère, Clara Valentine, née en 1890, avait le Certificat d’Etudes et abandonnait dès 1919 la tenue traditionnelle des juives de Constantine. Le désir d’assimilation des juifs était parfois poussé jusqu’à l’absurde. Ils ne disaient pas « Brit mila » ni même « Circoncision » mais « Baptême » (!), la « Bar-mitsva »  littéralement « Fils de la loi » qui consacre la majorité religieuse à 13 ans devenait « Communion » ! On disait "calotte", jamais "kippa". " pain juif " jamais " haloth ", "Pâque" jamais "pessah" etc... On était Français, on se devait de parler la langue du pays qui nous rendait notre dignité. On "traduisait" tout en français, l'arabe, langue vernaculaire ou dialectale, mais aussi l'hébreu langue sacrée ! Qu'en est-il du dialecte judéo -arabe?
 Par désir d’assimilation et  pour figurer sur les registres d’Etat Civil, les prénoms arabes étaient souvent traduits : Johar : Perle, Perlette ; Sultana : Reine, Reinette ; Chabba : Blanche ; Haloua : Douce ; Ouardia : Rose, prénoms courants chez les femmes juives en Algérie au début du XXème siècle. Qui n'avait une vieille tante Reine ou Reinette ou Fortunée etc...Mais que faire du mélodieux prénom arabe "Zarhi"? « ma chance » en français, Félicie, Félicité ou Fortunée ! Prénoms très courants aussi chez les femmes juives. Mais une malheureuse Fortunée Serfati, personnage emblématique des sketches du chansonnier humoriste Elie Kakou* a définitivement ridiculisé le prénom Fortunée.
 (*né en Tunisie (1960-1999) mort prématurément).

« Kar Chara » était, quand je l’ai connu, dans les années 1940, compte tenu des écarts de fortune et de condition chez les Juifs, un quartier de petites gens, souvent très pauvres. Boutiquiers modestes et humbles artisans. Beaucoup vivaient dans le dénuement surtout après la Promulgation du Statut des juifs, sous Pétain. Des familles entières dans une ou deux pièces comme celle du malheureux Joseph, l’employé du magasin de tissus de mon grand-père.
On trouvait encore, dans les vieilles ruelles, des maisons mauresques presque aveugles, ouvertes sur des « patios ». La cour intérieure était parfois, chez les plus pauvres, un lieu de vie collective.
 "Hum! ça sent bon ! " disait mon grand père en arrivant dans la cour commune du 79 rue Vieux. Aussitôt, racontait- il, une voisine lui envoyait une assiette de sa préparation.
 Des hangars avec chevaux subsistaient au milieu des habitations. A côté de notre immeuble au 44 rue Thiers un grand hangar blanc avec une carriole pour transporter des marchandises (remplacé auiourd'hui, en 2014, par un transformateur électrique après avoir été parking)  mais aussi en face du 21 rue Grand une écurie avec une calèche à 2 places. D’où la carte postale que j’ai retenue pour ce texte avec charrette et foin pour les chevaux. C’était encore parfois la réalité et pas une image d’archives dans des rues qui dataient du XVIIIème siècle.
Souvent des hommes traînaient leur misère et désœuvrement sur les trottoirs devant les cafés de la rue de France. Il y avait, rue de France, 28 débits de boisson sur 127 à Constantine ! Rituel de l' anisette et kémia mais alcoolisme aussi !
Les petits trafics ne soulageaient pas la misère mais contribuaient à en envoyer certains sous les verrous comme, peut-être, l’aimable boiteux qu’on voyait reparaitre à son poste, appuyé au mur devant un café de la rue de France.
  A la belle saison, sur le pas des maisons, de vieilles femmes en costume traditionnel, assises sur des chaises basses, sur des tabourets paillés, ou accroupies sur leurs talons, triaient des lentilles, des pois chiches, faisaient des « kawas », un tamis sur les genoux, bavardaient dans un arabe émaillé de mots français- ou l’inverse – ou écoutaient passer le temps en balançant nonchalamment leurs éventails multicolores en goum. Elles se relevaient péniblement en tapotant les plis de leurs longs jupons et gandouras pour les remettre en ordre, elles rajustaient leurs « koufias » et en traînant leurs babouches, de leur pesante démarche chaloupée, elles regagnaient leurs réchauds et kanouns.
L’été, elles ressortaient après dîner pour fuir la touffeur insupportable des appartements exigus, avec toute la jeunesse juive très européanisée et ne parlant que français qui rejoignait « Caraman » et « La Brèche ».
D’un même geste machinal, elles épongeaient sans cesse leur visage encombré de quelques mèches rougies au henné avec un mouchoir largement déployé qu’elles tiraient du creux de leurs seins lourds.

Beaucoup d’hommes étaient au chômage ou vivaient d’artisanat et de petit commerce. Dans les vieilles rues étroites, les locaux étaient parfois si petits et chargés de sacs, bocaux, boîtes etc… que le commerçant recevait le chaland devant sa boutique. Comme, rue Grand, l’énorme vendeur d’épices Shlomo surnommé « Bof » qui partageait sa vie avec sa vieille mère Radia et son chien. Assis à califourchon sur sa chaise paillée, sur le trottoir, il vous accueillait indifféremment d’un « bonjour » ou « El Kher » (matin de bonheur !) puis enveloppait sa marchandise dont il connaissait surtout les noms arabes dans des cornets en papier journal : melh : le sel, gasbour : la coriandre, kerwija : le carvi, kemmoun : cumin, djeldjlâne : sésame, hbag : basilic etc.

 
Pot a lait
Le marchand arabe de petit lait « l’ben » et de beurre salé fondu « smen », avait installé sa baratte devant sa porte et il l’activait sous nos yeux. Les clients attendaient la fin de l’opération, leur pot à lait en aluminium ou leurs bouteilles à capsule de porcelaine à la main. Encore un peu plus loin, on pénétrait complètement dans le quartier arabe.

Boucher arabe constantine avec haik noir 2 Boucher arabe 2
Femme vêtue de la mlaya noire constantinoise passe devant l'étal d'un boucher. Une toile de protection est tendue en guise d'auvent.

Chez les bouchers, des mouches bleues obstinées bourdonnaient autour des yeux des têtes de moutons alignées sur les étals, des tréteaux en bois en plein air, et sur les quartiers d’agneaux suspendus à des esses sous l’auvent. Partout une odeur âcre de sang séché et de caniveaux mal drainés.
On n’osait pas trop s’aventurer, seules, par là-bas, avec ma tante Yolande, surtout après les massacres de 1934 à Constantine et de 1945 à Sétif. Je m’y suis rendue, quelques rares fois, avec elle, pour acheter du petit lait et, dans la foulée, à l’insu de grand père et en infraction avec les règles de la « Cacherout », d’excellentes petites côtelettes d’agneau. (Hallal !)

 Les rues, bruyantes, grouillaient de vie, sauf aux heures de grande chaleur, l’été, ou l’hiver, quand le froid
très vif boursouflait d’engelures nos doigts gourds et rougis.
La population du quartier était essentiellement juive mais les Arabes nombreux y tenaient boutique, marchands de beignets, de « zlabias », de « calentica », le préposé au four banal, le vendeur et loueur de livres d’occasion au sous-sol d’un immeuble, rue de France, presque tous les vendeurs de légumes aux marchés, les employés de magasins et aussi les mauresques en haïk noir "la mlaya", les jeunes filles kabyles, une serviette sur la tête tenue entre les dents, les petits cireurs, porteurs ou coursiers, les yaouleds effrontés.
Le commerce, comme la vie dans le quartier, suivait le calendrier des fêtes juives.
Les marchands arabes arrivaient avec des grenades, jujubes dorés et pommettes pour Roch Hachana, des poulets pour Kippour, des   palmes,  
loulab.gif des roseaux, des cédrats, des branches de saule et de myrte pour le « loulav »(voir l'image) et la cabane de Soukkot et, pour Pessah, des moutons sur pieds et des salades romaines dont les feuilles jonchaient les rues au petit matin. Considérée avec le céleri, persil etc... comme une  « herbe amère » symbole de la misère des juifs esclaves en Egypte avant l’exode, la romaine était distribuée par l’officiant aux convives avec un morceau d’Harosset - délicieuse pâte de fruits, parfumée à la fleur d’oranger, constituée de dattes ou figues et fruits secs, symbole pourtant du mortier des carrières de pierre et des briqueteries de la souffrance – et quelques feuilles de romaine étaient balancées par la fenêtre au moment de la lecture de la Haggadah, « Le Récit »(de la sortie d'Egypte), geste symbolique de liberté.
    Sous nos fenêtres, toute l’année, déambulaient marchands à la criée, rémouleurs et rétameurs, (on réparait alors les casseroles trouées !), marchands de friperie, avec leur paquet de vieilles hardes sur l’épaule, psalmodiant « …chan d’bi  », un i suraigu prolongé en point d’orgue mourait en échos dans les gorges du Rhumel. Ils achetaient et revendaient. J’ai vu, une fois, grand’mère, dans ces années de guerre, de gêne et de pénurie, marchander avec l’un d’entre eux et vendre des costumes.
  Des paysans arrivaient de leurs douars avec des œufs et des poulets attachés par les pattes, la tête en bas, le bec ouvert, l’œil rond et l’aile découragée. Les pauvres bêtes pendaient au bout d’une corde par deux ou trois sur chaque épaule du marchand. Pendant la guerre et le rationnement, cette pratique était interdite, condamnée comme "marché noir" et les vendeurs à la sauvette traqués par la police dissimulaient leurs poulets sous leurs burnous.
Grand’mère, de son œil très myope, mirait les œufs que l’homme, en soulevant les pans de son burnous de laine rêche, sortait un à un, comme un prestidigitateur. Parfois, la couvaison était entamée et nous avons même, un jour, trouvé dans un œuf sur le point d’éclore, un poussin.
Grand-mère soupesait, tâtait, palpait les volailles courroucées et ébouriffées pour vérifier qu’elles n’étaient ni malades, ni blessées, selon les préceptes du Lévitique. Puis commençait le marchandage, Joseph emportait ensuite les bêtes chez le « Shohet » rabbi Sion Choukroun, le rabbin sacrificateur pour l’abattage rituel. Le plumage, fait à la maison, à sec, libérait plumes et poux de poulet dans toute la cuisine.
  
A « Kar Chara » beaucoup d’enfants dépenaillés, la casquette ou le béret enfoncé jusqu’aux yeux, fréquentaient le Talmud Torah  dans les locaux de « l’Alliance Israélite Universelle » au rez-de-chaussée du 34 et 46 rue Thiers. Nous habitions au 36 et 44. On entendait, sous les arcades, les petits chanter à tue-tête leurs « parachot ». Braillements plus que Cantillation ! Ils préféraient, plutôt qu’ânonner Aleph… Beth… etc... faire « Talmud Torah buissonnière », jouer aux billes, aux noyaux, aux osselets, à la toupie, au « sou follet » le « s’follet » sur les trottoirs, dévaler la rue Thiers pentue, sous les arcades, sur leurs planches à roulettes bricolées ou s’égayer sur les pentes du ravin, une fois franchis les parapets. Mais le rabbin veillait et leur infligeait la « Falaka » coups de baguette sur la plante des pieds, en cas d’absences répétées et peu justifiées.
Le Jeudi et le Dimanche, jours où les enfants n’allaient pas à l’Ecole Publique obligatoire – sauf quand un décret les en a chassés pendant 2 ans- des Scouts Juifs leur distribuaient un plat chaud unique de lentilles ou de haricots aux merguez cuisiné par des bénévoles et un morceau de pain et du chocolat quand ils rentraient chez eux l’après-midi.

Pour « Pourim » des grappes d’enfants déguisés, les petites filles fardées comme Esther, la favorite du harem du roi perse Assuérus, allaient et venaient les bras chargés de pâtisseries aux couleurs de sucre et de miel que les familles échangeaient.  

Pourim avec sarah et clara 1
Gâteaux de Pourim
Pourim

  Ils glanaient ainsi quelques petits sous avec lesquels ils jouaient aux dés, le jeu traditionnel de Pourim.
Le mot « Pourim » « sorts » fait allusion aux dés lancés par Aman, le ministre du roi perse Assuérus, pour déterminer le jour du massacre, qu’il avait programmé, du peuple juif dispersé dans les cent vingt-sept provinces de l’empire perse, lors de l’exil de Babylone.
Je ne peux m’empêcher de rappeler la phrase prêtée à Hitler : « Les juifs ne connaîtront pas un second Pourim ! ». C’est le sort ou Dieu qui en a décidé ! 


 
   
 

                                                                                                                                                             

Pour Kippour, les enfants paradaient dans tout le quartier, dans leurs vêtements neufs, avec, à la main, un coing piqué de clous de girofle ou un petit pain rond avec un œuf ou une noix retenus dessus par un croisillon de pâte. Dans un manège incessant, ils faisaient le tour des synagogues, où, toute la longue journée de 25 heures de jeûne, priaient leurs pères, en bas, pendant qu’à l’étage les femmes papotaient un peu en attendant le chofar et la bénédiction finale.
C’était alors une joyeuse bousculade. Tous, jeunes et vieux, hommes et femmes, se retrouvaient sous le taleth, le châle de prière, du chef de famille déployé comme une aile protectrice au-dessus des têtes. Puis un silence recueilli, solennel, rompu par le son de cor répété du « Chofar », la corne de bélier, comme, venu du fond des âges, un appel codé à Dieu. Et, à nouveau, brouhaha des prières avant les embrassades générales et la dispersion des fidèles. Une fois « les portes de la grâce ouvertes », lavés de tous leurs péchés, l’âme en paix, ils étaient prêts à enfin boire et manger.
Toute la vie du quartier s’organisait au rythme des fêtes juives et autour de trois pôles : le four banal,* le bain maure,* et la synagogue. En outre, les jeunes juifs rejoignaient toute la jeunesse mêlée, juifs et non juifs, pour « faire Caraman » et l’été, manger des « créponnés » sur la Place de la Brèche ou s’installer à la terrasse des cafés ou du Casino, surtout après la guerre.

Le rejet, l’exclusion, depuis tant de siècles, avaient généré un puissant sentiment communautaire fait de solidarité, d’hospitalité, de charité, renforcé par les mariages endogames : on était tous plus ou moins « cousins » et même dans la gêne on se devait de pratiquer les « mitsvot ».
 J’ai raconté comment grand-père avait, sans hésiter, renoncé à l’argent du vélo de course de Georges qu’il venait de vendre, pour aider au mariage de deux jeunes filles nécessiteuses.
Une vieille femme aveugle, Ma Hnina, très dévote, seule dans une pièce très sombre de rez-de–chaussée d’une maison mauresque était aidée par des bonnes âmes de l’immeuble voisin, 21 rue Grand. Henriette, la femme de Paul, se souvient avoir nettoyé, à son tour, sur injonction de sa mère, la chambre de la malheureuse, pavée de grosses pierres irrégulières, éclairée à la seule bougie, et encombrée de veilleuses à huile pour le culte de ses morts.
Tous les vendredis, un pauvre homme venait chercher, avec un grand sac de jute sur le dos, du pain de maison préparé par grand-mère et cuit au four banal, du « pain juif » disions-nous, et quelques pièces de monnaie.
Il faisait ainsi sa tournée du quartier.
Enfants, nous nous précipitions pour accomplir cette « mitsva » (acte charitable) : l’un donnait les pièces, l’autre le pain, à tour de rôle.
Pour les fêtes, l’homme recevait, en outre, de la farine, du sucre et de l’huile, pour lui, pour les pauvres et pour les porte- veilleuses en argent de la synagogue.
Pour Kippour, un poulet, pour la Pâque un paquet de galettes sucrées, des pains azymes et une bouteille de vin.
A la fin du mois d'un deuil, des familles organisaient chez elle, plus souvent à la synagogue, un couscous pour les pauvres, un "couscous du coeur". Les femmes transportaient les marmites et servaient une dizaine de pauvres, un minian, ou miniane, qui priaient puis mangeaient. Le minian est le quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières les plus importantes  de tout office ou de toute cérémonie, circoncision, mariage, deuil.
Et partout dans les commerces, de petits troncs pour nous inciter à l’aumône et aux dons.

  Aujourd’hui plus aucune trace de vie juive dans cette ville que mes coreligionnaires, beaucoup en Algérie d'origine berbère, ont commencé à quitter dès le milieu des années 1950 pour la France ou Israël – c’est le cas de ma famille Melki, Sultan, Sarbib, Assoun – après des millénaires de présence au Maghreb. Les bombes du 20 Août 1955, rue Caraman, au cinéma A.B.C. et la mort du neveu de Ferhat Abbas dans sa pharmacie, les grenades du 2 Mai 1957 ont convaincu beaucoup de juifs qui n’avaient pas oublié les pogroms de 1934 et les massacres de 1945, de la nécessité d’un départ. L’assassinat de « Cheikh Raymond », le musicien aimé et respecté de tous, le 22 juin 1961, déclencha l’exode. Après les Accords d’Evian du 19 Mars 1962, la communauté juive décida, le 27 Mai 1962, de quitter la ville. En 1967, après « la Guerre des Six Jours », ceux qui restaient encore sont partis.
  La génération des vieilles juives, qui avaient dû renoncer à leurs vêtements traditionnels en traversant la Méditerranée s’est éteinte.
Le cimetière Juif à Constantine est surveillé pour éviter les profanations mais désert, les synagogues sont fermées ou ont changé d’affectation, la grande synagogue du Midrach du Grand rabbin Halimi rue Thiers est un Centre Islamique aujourd'hui (2014) et la synagogue de mon enfance « le Temple Algérois », Place Négrier, où chantait mon grand-père qui avait une si belle voix, a disparu. Elle a été démolie, rasée pour laisser place à un parking, à côté du Tribunal, transformé en fortin assiégé. Je n'ai pas pu photographier l'endroit en mars 2014.
 C’était pourtant la plus moderne, avec son «chemache » à bicorne, les jours de grande cérémonie, ses vitres colorées et, extrait des prophètes (Isaïe 56,7), son message œcuménique d’espérance, de paix et de tolérance inscrit sur son fronton :
  «Car ma maison sera l’oratoire de tous les peuples ».

 Photo transmise par Mr Jacques Nakache. Reproduction interdite sans son autorisation.

Place negrier retouchee 2
Place Négrier : Le tribunal rabbinique et au fond la synagogue dite "temple algérois" carte postale vers 1910-1920.

La synagogue n'existe plus mais je n'ai pas pu en mars 2014 photographier l'emplacement à cause de la proximité du tribunal devenu civil et un fortin assiégé depuis la "décennie noire".

Bovis enfant plateauPhoto album Bovis Marcel. Enfant vers le four. Sur l'affiche on peut lire 1er Mai 1951
 
Bovis enfants berberes 

Enfants blonds ou chatain clair de type berbère. Arabes ou Juifs? Les enfants arabes ne portaient pas des bérets et casquettes. 1951. Photos album Bovis Marcel (1904-1997). 

  
 

XIX ou tout début du XXème siècle : Rue Vieux au niveau du 79, femmes juives en tenue traditionnelle. On  trouvait encore de vieilles femmes mais plus du tout de jeunes femmes ainsi vêtues dans les années 1940, ni d'hommes vêtus comme les 2 hommes figurant sur l'image avec sarrouel et gilet court.

Femmes juives accroupies

Femmes très pauvres devant leurs portes. Celle de  gauche tient une gargoulette entre ses genoux.
Image ancienne XIX ou début XXème. Dans les années 1940-50 on ne trouvait plus de jeunes  habillées  comme la jeune femme à droite de l'image. Depuis 1870 les juifs algériens étaient français. L'assimilation à la France ( langue, vêtements, moeurs) des jeunes générations qui avaient fréquenté l'école publique obligatoire était déjà complète.

Voir pour les photos du quartier juif la série d'images anciennes que j'ai rassemblées sous le titre 44 rue Thiers. Chap III Constantine 3ème texte.

*Pour compléter l'évocation de Kar chara voir en V Constantine les 2 textes sur le four banal, chaque quartier avait le sien, et le hammam.
 
Voir aussi  chap. VIII : Le voyage de retour Mars  2014 : Kar Chara en ruines.


Senatus consulte tubiana

Document 22 Août 1868 : Décret impérial : citoyen français par senatus consulte du 14.7.1865.
Copie du 3 Janvier 1941 au moment où les lois de Vichy abrogeaient le décret Crémieux et ôtaient la nationalité française aux juifs d'Algérie renvoyés à leur indigénat exceptés les juifs devenus français par senatus consulte sous Napoléon III.


Kar chara

Derrière les 3 immeubles construits rue Thiers en bordure du gouffre du Rhumel au XXème siècle, le quartier arabe avec de nombreuses constructions récentes et vers la droite au-delà de l'image le quartier juif qui date du XVIIIème jadis dit Kar Char aujourd’hui  en ruines. A gauche de l'image la rue Nationale ou Georges Clémenceau.
 De gauche à droite au premier plan des immeubles récents de conception occidentale : le gros bloc blanc du Palais Hardouin art déco (1920-30), l’immeuble de l’Alliance vers 1910, et le plus vieux ensuite le 44 rue Thiers (vers 1900) où nous habitions, au dessus du gouffre du Rhumel.

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